Après l'angoisse, les questions: la diffusion, mardi, de la bande vidéo dans laquelle la journaliste de Libération Florence Aubenas appelle au secours le très controversé député français Didier Julia n'est pas loin, à Paris, de transformer son enlèvement en «affaire d'Etat». Explications et hypothèses.

Un lien avec l'affaire Chesnot-Malbrunot

L'interprétation la plus plausible est qu'il existe un lien entre l'enlèvement de Florence Aubenas et celui de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, libérés par les services secrets français. Très vite après le kidnapping de Florence Aubenas et de son traducteur, des articles publiés dans la presse ou sur des sites Internet arabes avaient liés les deux prises d'otages. Mais la nature de ce lien reste à déterminer.

Quatre hypothèses circulent à ce jour:

La première est celle du règlement de comptes, conséquence d'un accord non respecté par les services français. Les ravisseurs de Christian Chesnot et Georges Malbrunot n'auraient pas obtenu ce qu'on leur avait promis. Ils auraient alors décidé de récidiver, soit directement, soit par l'intermédiaire de groupes mafieux qui cohabitent avec les insurgés baassistes et islamistes. Dans ce cas de figure, la mention de Didier Julia s'expliquerait soit par le fait que les ravisseurs connaissent ce dernier, soit parce qu'ils désirent faire perdre la face aux services français – qui avaient contrecarré le député lors de sa tentative ratée de libération des deux journalistes, en septembre 2004 – et utiliser le parlementaire (dont le nom a souvent été cité sur les chaînes arabes) comme intermédiaire afin d'obtenir ce qui avait été initialement promis: rançon, sauf-conduit, visas pour des proches….

La deuxième version est celle de la revanche des contacts irakiens de Didier Julia. Bien qu'il ait échoué à faire libérer Chesnot et Malbrunot (ce qui s'est vraiment passé demeure un mystère), le député UMP de Fontainebleau a – personne ne le conteste – de nombreux contacts avec les anciens cadres du régime de Saddam, et en Syrie. Ceux-ci, en septembre, se seraient vu promettre par ses hommes de main, Philippe Brett et Philippe Evano, une rançon s'ils parvenaient à exfiltrer les deux journalistes. Rançon financée, selon des sources crédibles, par le président ivoirien Laurent Gbagbo, qui avait par ailleurs prêté son avion privé à Didier Julia via un de ses hommes de confiance, Moustapha Aziz. Mais l'échec de la mission du parlementaire a eu pour conséquence de faire disparaître ce magot. Quoi de plus simple, alors, que d'enlever un autre journaliste dans l'espoir de récupérer cette somme, après avoir attendu deux mois pour brouiller les pistes? Le premier ministre Jean-Pierre Raffarin est en tout cas passé à l'acte. Devant le parlement, il a demandé mercredi à la DGSE de prendre contact avec Didier Julia.

La troisième version est alimentée par une rumeur: la DGSE, les services secrets français, auraient récemment enquêté sur la famille du traducteur de Libération, Hussein Hannoun, un ancien pilote de Mirage et officier de l'armée de Saddam. Au fil des mois passés avec les journalistes de Libé, il en aurait appris beaucoup sur les services français, sur l'argent des émissaires de Didier Julia, bref, sur les dessous de la première prise d'otages. Il aurait trop parlé, suscitant l'intérêt de certains de ses proches, impliqués dans la résistance ou tout simplement attirés par l'appât du gain.

La quatrième est celle de la manipulation. C'est la plus sordide. L'enlèvement de Florence Aubenas serait une affaire montée par un clan des services secrets irakiens, ulcérés de la «réussite» de la DGSE dans la libération de Chesnot-Malbrunot. A travers la journaliste de Libération la France serait donc visée. But: la compromettre avec Didier Julia, donc avec l'ère Saddam et ses turpitudes.

Le mystère des relations entre Didier Julia et les services français

Le mystère subsiste sur les relations entre Didier Julia et les services français.

Les paroles de Florence Aubenas sonnent comme un démenti des discours sur la «réussite éclatante» de la DGSE après la libération de Chesnot et Malbrunot. Ce dernier savait-il ainsi toute la vérité lorsqu'il a signifié, à son arrivée à l'aéroport de Villacoublay, «tout son mépris» pour le député Julia dont les émissaires n'étaient jamais parvenus jusqu'à leur lieu de détention? Les réseaux du parlementaire n'ont-ils pas, un temps, été utilisés avec l'aval de l'Elysée et de Matignon? Et quid du rôle de la Syrie, avec laquelle la France entretient des relations difficiles depuis le vote, à l'ONU, d'une résolution franco-américaine enjoignant Damas à retirer ses troupes du Liban? On sait que l'Elysée, informé de l'implication du président ivoirien Gbagbo – la bête noire de Jacques Chirac en Afrique – a commencé à paniquer. «Imaginez les deux journalistes revenant à Paris dans un avion ivoirien, aux cotés d'un député franc tireur alors que Michel Barnier, le ministre des Affaires étrangères, avait passé deux semaines à sillonner le monde arabe pour activer les relais de la France? C'était le scénario catastrophe», confirme un diplomate français. La catastrophe n'a peut être été que… différée.

Florence Aubenas a été enlevée à Bagdad en connaissance de cause

C'est l'autre évidence. Qui modifie radicalement la donne. Dans le cas de Chesnot et Malbrunot, les ravisseurs étaient tombés par hasard sur les deux journalistes, à la sortie sud de Bagdad. Georges Malbrunot est aujourd'hui le premier à reconnaître qu'il a «commis une erreur» en sortant de sa voiture pour dicter au téléphone un article pour une radio. Le reste est connu: après avoir identifié les deux hommes, leurs kidnappeurs ont pris contact avec des groupes plus politisés et très bien organisés de Bagdad, des «islamo-fascistes». De criminelle, l'affaire est très vite devenue politique. Dans le cas de Florence Aubenas, kidnappée à Bagdad alors qu'elle s'entourait de précautions, les preneurs d'otage connaissaient leur cible. Pire: ils savaient peut-être que Florence, dont c'était – malgré sa longue expérience du terrain – le premier reportage en Irak, serait une proie plus facile que d'autres reporters de Libé, vétérans de la capitale irakienne. Cela change tout. Car ceux qui ont enlevé Florence l'ont fait avec un but précis en tête. Qui passe par la case Julia.