Sa position s’annonçait intenable. Il en a, quelques heures après les dernières attaques contre lui de Marine Le Pen, tiré les conséquences. Qualifié ce jeudi matin de «montgolfière médiatique» par le député Louis Aliot, compagnon de la présidente du Front national, Florian Philippot a jeté l’éponge, annonçant sur France 2 qu’il «quitte» le parti dont il était, depuis 2012, l’un des principaux stratèges. La veille, la présidente du FN lui avait retiré ses principales responsabilités.

Une autre figure du FN, Sophie Montel, leader du parti d’extrême droite dans la région Bourgogne-Franche Comté l’a suivi dans la matinée. Cette double démission intervient le jour de la seconde manifestation contre la «casse sociale» organisée par la CGT, et avant la journée de mobilisation de samedi menée par la «France insoumise» de Jean-Luc Mélenchon, en butte avec le FN sur le créneau de l’électorat populaire.

Lire également: La France de la CGT peine à entraver Macron

Mercredi, Marine Le Pen avait sommé son ex-bras droit, abonné aux micros et aux caméras, d’abandonner son association «Les Patriotes» créée en mai dernier: «Je n’ai pas le goût du ridicule. Je quitte bien sûr le Front national» lui a répondu, sur France 2, l’ex-vice président du parti d’extrême droite qui reste pour l’heure député européen, élu en 2014. Le FN était alors devenu, avec 24 eurodéputés, la première formation politique française au parlement de Strasbourg.

L’échec de la posture dictée par Philippot

La place de Florian Philippot au sein du parti dominé depuis sa création, en 1971, par la dynastie Le Pen, était devenue impossible après l’échec de la candidate du FN à l’élection présidentielle face à Emmanuel Macron. Malgré son record de voix historique obtenu au second tour – plus de sept millions de suffrages – Marine Le Pen s’était, selon tous les sondages, retrouvée prise en étau par sa posture anti-euro, souverainiste et étatiste. Celle-ci était largement dictée par l’énarque de 36 ans, ulcéré par les relents antisémites et identitaires du FN, et obsédé par la nécessité d’abandonner la monnaie unique, condition sine qua non selon lui d’un renouveau économique français.

Retrouvez ici le grand portrait publié en janvier 2017: Florian Philippot, le Front tireur

La candidate présidentielle frontiste, de culture plus libérale et pro-entreprise, avait suivi cette ligne aveuglément, s’éloignant des fondamentaux xénophobes et anti-islam de sa formation, que son père Jean-Marie avait bâtie autour des thématiques traditionnelles de l’extrême droite française: nationaliste, conservatrice, défenseure de l’ordre et de la discipline. Preuve de la fracture, la très populaire nièce de la présidente du FN, Marion Maréchal-Le Pen, avait abandonné la partie, renonçant à se représenter en juin aux législatives.

Lire aussi: Marion Maréchal-Le Pen bouscule le Front national

Cette dernière soutient, depuis lors, une nouvelle publication mensuelle, L’incorrect, centrée sur la défense des valeurs et une économie «bleu-blanc-rouge» assez similaire à celle que défend Donald Trump aux Etats-Unis. Quant au patriarche du parti, Jean-Marie Le Pen, 90 ans l’an prochain – exclu pour avoir de nouveau, en avril 2015 ironisé sur la Shoah et justifié le régime de Vichy durant l’occupation – son point de vue ne souffrait aucune nuance: «Je le juge responsable de la défaite» avait éructé ce dernier au lendemain du 7 mai.

Le point de non-retour avait été atteint durant l’été, lorsque Marine Le Pen a commencé à préparer son discours de rentrée à Brachay (Haute-Marne), prononcé le 9 septembre. Allait-elle continuer à accepter à ses côtés ce dissident potentiel, dont l’association «Les Patriotes» compte environ 2000 membres et dont les qualités d’organisateur avaient fait la clef de voûte d’un parti rénové, ouvert aux technocrates, plus intellectuel, centré sur le combat contre la monnaie unique? Pouvait-elle continuer de s’appuyer sur cet ancien militant chevénementiste, homosexuel affiché, courtisé par les médias, au moment où grondait une rébellion à la base, et où Marion Maréchal-Le Pen pourrait revenir en force lors du prochain congrès du parti en mars prochain?

La réponse a été cinglante. Battu aux législatives françaises dans sa circonscription de Moselle alors que Marine Le Pen et son compagnon Louis Alliot sont tous deux entrés à l’Assemblée nationale (Le FN compte désormais huit députés, contre deux auparavant), Florian Philippot se retrouvait pris pour cible au quotidien. «Ils ont fait de nous les boucs émissaires de leurs échecs. Notre départ va accélérer le recroquevillement du parti sur lui-même et ses vieilles lunes» a commenté jeudi matin l’élue franc-comtoise Sophie Montel.

Comme un déjà-vu

Ironie historique, le départ de Florian Philippot ramène le FN à une autre lutte épique qui se solda, elle aussi, par la victoire totale de la famille Le Pen: la scission conduite, en 1998, par Bruno Mégret, l’ancien bras droit de Jean-Marie le Pen, parti pour fonder le Mouvement national républicain (MNR) avant de sombrer dans les oubliettes de la politique hexagonale. Sur le papier, l’affrontement Philippot-Marine Le Pen est assez similaire. Dans la réalité en revanche, il traduit surtout le retour en grâce, au sein du Front national, de nombreux disciples mégretistes résolus à démontrer leur fidélité à la dynastie fondatrice. La propre sœur aînée de Marine, Marie-Caroline Le Pen, avait quitté le parti en 1998 pour suivre son mari alors proche de Bruno Mégret. Elle est, depuis, revenue dans le giron familial et assume la responsabilité des grands événements du FN.

Lire également l’opinion: Pourquoi le Front national n’est pas à terre

L’une des questions posées à Marine Le Pen, après le départ de celui qui avait su hisser son parti au premier rang des forces politiques hexagonales, avec une solide base d’élus locaux (près de 2000 aujourd’hui contre 200 en 2012), est d’ailleurs l’attitude qu’elle va adopter vis-à-vis du «Menhir», le surnom de son père, cet ancien officier parachutiste et député poujadiste (dans les années 1950) qui fonda le FN en 1971. Celui-ci, exclu du FN et démis de sa position de président d’honneur, a poursuivi la formation en justice et réclame sa réintégration devant les tribunaux.

Va-t-on assister, d’ici à mars, à son retour en grâce, avec le soutien de Marion Maréchal-Le Pen? La ligne Le Pen, en tout cas, ne fait pas l’ombre d’un doute: c’est un FN positionné sur les valeurs, contre l’Islam, pour la défense de la famille, proche des catholiques traditionalistes qui se dessine en arrière-plan. Une ligne que Marine Le Pen, conseillée par Florian Philippot, avait infléchie sur le terrain social, ratissant large au sein de l’ex-électorat communiste.

Ce grand écart restera-il possible? Vu la colère populaire en France et la dynamique qui porte l’extrême droite partout en Europe, dopée par la crise des migrants et les inégalités sociales, on voit mal, à ce stade, le Front national être durablement affaibli par la sécession de Florian Philippot.