De Wilmington à Miami, en passant par Lynchburg, Savannah ou encore Atlanta, notre correspondante aux Etats-Unis a parcouru 6200 kilomètres et traversé 11 Etats à la rencontre de la population américaine sous l’ère Trump

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A Little Havana, la reine de la salsa Celia Cruz a son étoile sur Calle Ocho, le Café Versailles est toujours prisé par d’anciens réfugiés politiques qui viennent y refaire le monde et les immenses coqs multicolores du sculpteur Tony Lopez restent des marqueurs du quartier. Mais les vieux joueurs de dominos doivent prendre leur mal en patience: Domino Park est fermé, pour des raisons sanitaires. Derrière des grilles, des tables vides qui, elles aussi, attendent des jours meilleurs. Un peu plus loin, au pied du Mémorial des martyrs de l’invasion de la baie des Cochons, deux poules se volent dans les plumes.

Mosaïque latina

A cause du coronavirus, les rues de Little Havana sont moins animées. Mais l’enclave «cubaine» de Miami, qui attire habituellement son flot de touristes, ne change pas uniquement de visage à cause de la pandémie. Si son âme reste cubaine, les restaurants et commerces arborent de plus en plus les couleurs du Mexique, du Honduras, du Nicaragua ou encore du Salvador. En fait, seul un tiers des 60 000 habitants de ce quartier populaire aux immeubles Art déco décatis est vraiment Cubain. Little Havana est finalement une version miniature de la mosaïque latina présente en Amérique du Nord.

Environ 60 millions de Latinos sont établis aux Etats-Unis. Près de 80% sont des citoyens américains. La majorité est d’origine mexicaine. Cette année, 32 millions de Latinos sont en âge de voter, soit environ 13,3% de la population, estime le Pew Research Center. Un chiffre record. Ils représentent le plus grand bloc des minorités, dépassant pour la première fois les Afro-Américains (30 millions de personnes en âge de voter). C’est la minorité qui connaît la plus grande croissance dans le pays. De quoi attiser l’intérêt des républicains et des démocrates, qui se les disputent avec force. C’est particulièrement le cas en Floride, un «swing state» capable de basculer de camp politique d’une élection à l’autre. L’Etat regroupe la troisième plus grande concentration de Latinos (4,3 millions), derrière la Californie (7,9 millions) et le Texas (5,6 millions).

Le «géant endormi» de la politique américaine

Le journaliste Jorge Ramos en est convaincu, les Latinos peuvent «faire» l’élection de 2020, s’ils se mobilisent. A 62 ans, Jorge Ramos est le journaliste hispanophone star aux Etats-Unis. D’origine mexicaine, il est citoyen américain depuis 2008. Présentateur sur Univision et Fusion TV, il a couvert plusieurs guerres et notamment remporté huit Emmy Awards. Le magazine Time l’a fait figurer dans sa liste des «personnes les plus influentes du monde». Il a lui-même fait les gros titres pour avoir été éjecté d’un point presse de Donald Trump lors de la campagne présidentielle de 2016. Il avait osé lui poser des questions frontales sur sa politique d’immigration. Mais il se targue aussi d’avoir mis Barack Obama mal à l’aise, à propos des déportations de clandestins. Dans son livre Stranger: The Challenge of a Latino Immigrant in the Trump Era («Etranger: le défi d’être un immigrant latino à l’ère Trump»), Jorge Ramos décrit notamment, sur la base de sa propre expérience, comment de nombreux Latinos se sentent encore étrangers aux Etats-Unis même après des décennies passées dans le pays.

Le vote hispanique devient un enjeu électoral majeur, à un détail près: les Latinos ont tendance à peu se rendre aux urnes. Leur taux de participation a été très faible lors des quatre dernières élections présidentielles, raison pour laquelle la communauté est souvent qualifiée de «géant endormi» de la politique américaine. En 2016, 29% des Latinos qui ont voté ont soutenu Donald Trump, malgré sa promesse de construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Toujours selon le Pew Research Center, 62% s’identifient au parti démocrate. Mais plus de la moitié n’ont tout simplement pas voté, heurtés par les propos racistes de Donald Trump – il avait notamment qualifié les Mexicains de «violeurs» – et peu convaincus par la démocrate Hillary Clinton.

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Un récent sondage du Voter Participation Center confirme le peu d’enthousiasme de l’électorat latino pour les élections de 2020. Sur les 1200 Latinos de six Etats cruciaux, dont la Floride, interrogés, moins de 60% assurent qu’ils iront voter. La directrice de l’organisation relève que la mobilisation semble plus faible parmi ceux qui se disent démocrates.

En Floride, la pêche aux voix des Latinos est particulièrement importante: un électeur sur 5 est d’origine latino-américaine, et en 2016 Donald Trump n’avait remporté l’Etat qu’à 1% des votes près. En toute logique, le président chérit les «Latinos for Trump» et fait souvent des courbettes à la Floride, devenue d’ailleurs son domicile fiscal. Ce n’est pas un hasard s’il a choisi Orlando pour lancer sa campagne de réélection. La convention nationale républicaine devait également se dérouler en grande partie à Jacksonville, jusqu’à ce que le président soit contraint de revoir ses plans, à cause du coronavirus.

Une immense glace en relief

A Miami, et à Little Havana en particulier, les émigrés cubains sont traditionnellement plutôt conservateurs. La Floride a connu plusieurs vagues d’immigration cubaine. Il y a d’abord eu l’exode de la grande bourgeoisie et de l’élite, dès 1959 et la prise de pouvoir de Fidel Castro sur l’île. Avec l’opération «Peter Pan», près de 140 000 enfants cubains ont été envoyés aux Etats-Unis, par peur du «bolchevisme», entre 1960 et 1962. Nouvelle vague, dès 1965. L’exode le plus important a lieu en 1980, avec des immigrés aux origines plus modestes. Depuis 1994, c’est la période des balseros, qui fuient l’île dans des embarcations de pacotille.

Osvaldo est arrivé assez récemment à Miami. C’était il y a onze ans. «J’ai dû attendre 50 ans pour avaler mon premier burger et mon premier Coca-Cola», relève, extatique, le chauffeur de taxi. Il ponctue chacune de ses phrases d’un fou rire nerveux. Il est arrivé en bateau pneumatique, avec d’autres migrants. «Les requins nageaient tout autour, il ne fallait surtout pas mettre la main dans l’eau, glousse-t-il. Je ne vous dis pas le nombre de Cubains qui ont nourri des requins ces dernières années!» Désormais citoyen américain, Osvaldo se crispe quand on lui demande pour qui il vote. Il fait mine de ne pas avoir encore pris de décision. D’ailleurs, ira-t-il voter? «Il y a tellement de confusions en ce moment, je n’arrive plus à savoir qui est le gentil et qui est le méchant…»

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Suzy Batlle, elle, a travaillé pendant 20 ans dans le milieu bancaire avant de décider, en 2008, en pleine crise financière, de se reconvertir professionnellement et d’ouvrir un magasin de glaces à Little Havana, en hommage à sa grand-mère. Ses deux parents ont émigré de Cuba en 1959, pour fuir le régime castriste, mais elle-même est née à Miami. Elle se définit comme plutôt conservatrice, «contrairement à la majorité des Latinos», mais ne veut pas s’épancher sur ses opinions politiques. Elle préfère évoquer la situation difficile liée au Covid, qui pèse sur ses affaires.

La façade de son magasin est l’une des plus colorées de Little Havana: un immense cône de glace en 3D avec quatre boules dégoulinantes sur fond bleu orne le mur extérieur. Impossible de passer à côté. Little Havana, dit-elle, a beaucoup changé, mais reste un endroit authentique, «où vous pouvez acheter des cigares, écouter de la musique cubaine et passer du bon temps». Elle a pu bénéficier d’une aide gouvernementale pour compenser une partie des pertes de son business d’habitude florissant. Mais elle n’attend qu’une chose: que les touristes reviennent.

Soutenir Trump mais sans le dire

Une autre commerçante nous a précisé avoir voté pour Donald Trump en 2016 et qu’elle le refera en novembre. «Je ne juge pas le président sur sa rhétorique, sa politique migratoire, ou sur ce que les médias en disent, mais sur son programme économique. Or il soutient les petits commerçants, et a compris qu’il fallait relancer les activités économiques malgré le Covid, pour ne pas aller à la catastrophe.» Elle nous recontactera un peu plus tard, pour nous prier de ne pas donner son nom, par crainte de réactions négatives et pour protéger ses employés, dit-elle. «Je n’ai pas envie que mon magasin devienne la cible de contestataires.»

L’affaire Goya a laissé des traces. Depuis que Robert Unanue, le directeur de Goya Foods, une marque très appréciée des Latinos, est apparu le 9 juillet dans les jardins de la Maison-Blanche et a affiché son soutien à Donald Trump, il fait l’objet d’une virulente campagne de boycott et de dénigrement. La jeune élue new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez fait partie de ceux qui ont lancé le mouvement sur les réseaux sociaux. Robert Unanue refuse de s’excuser et dénonce une atteinte à sa liberté d’expression. En 2012, il avait participé à une campagne lancée par Michelle Obama, rappelle-t-il. Et il a profité de sa récente présence à la Maison-Blanche pour annoncer un don d’un million de boîtes de conserve de pois chiches et d’autres aliments en faveur des familles affectées par le Covid.

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Ivanka Trump, la fille et conseillère du président, est intervenue sur les réseaux sociaux en publiant une photo d’elle une boîte de haricots noirs dans les mains, et la légende: «Si c’est Goya, ça doit être bon.» Voilà qui n’a fait que relancer la polémique. Elle a d’ailleurs été accusée d’avoir enfreint les règles interdisant aux employés fédéraux de faire de la publicité pour des produits ou des entreprises. Donald Trump ne s’est pas privé non plus. Sur Instagram, on le voit dans le Bureau ovale, les pouces levés, posant devant plusieurs produits de la marque.

Cette photo en rappelle une autre. Le 5 mai 2016, en pleine campagne présidentielle, Donald Trump avait diffusé, sur Facebook et Twitter, une photo de lui, pouces également levés, devant un «taco bowl», avec la légende suivante: «Joyeux 5 mai (une fête nationale mexicaine, ndlr)! Le meilleur taco bowl se trouve au restaurant-grill de la Trump Tower. J’adore les hispaniques!» Un message que la plupart des Latinos avaient moyennement apprécié.


On the road

Miami au ralenti

Depuis la Géorgie, notre premier arrêt en Floride était Fort Pierce, une petite station au bord de l’océan fréquentée par des pélicans. La tempête Cristobal a fait partie du comité d’accueil. Le rideau de douche a été si soudain et puissant que la conduite devenait presque impossible. Dans la journée, nous sommes d’abord passés par Cap Canaveral, après avoir traversé la Banana River, pas loin de Cocoa Beach, paradis des surfeurs, où vit d’ailleurs le champion Kelly Slater. C’est le genre de coin où on aime bien prendre des petites routes au hasard. Mais à Cap Canaveral, certaines ne sont accessibles qu’aux employés du Kennedy Space Center. Ceux qui font fausse route se font gentiment renvoyer, arrêtés à un barrage de sécurité.

Le lendemain, pour rejoindre Miami, nous décidons de poursuivre notre route sur le cordon littoral, une sorte de «languette» qui donne l’impression d’être sur une presqu’île. Plus beau, mais bien plus long aussi. En route, les plages se succèdent, les difficultés pour trouver des places de parking aussi. Certaines plages sont ouvertes, en pleine pandémie, mais avec des panneaux rappelant les règles à respecter. Chaque comté applique ses propres règles, ce qui contribue à une certaine cacophonie.

Pas loin de Fort Lauderdale, à Deerfield Beach, des portions de sable sont délimitées par des rubans rouges. Pas pour séparer les baigneurs, mais pour indiquer les lieux de ponte des tortues marines. Pendant la pondaison, d’ailleurs, les autorités de la ville ont pensé à tout: les lampadaires près du bord de l’océan restent éteints. Pour ne pas déranger. Silence, on pond!

A Miami, c’est à South Beach que nous nous dirigeons pour nous poser quelques jours. Pas loin d’Ocean Drive et de ses façades Art déco. Miami sous le coronavirus reste Miami sans être tout à fait Miami. Nous y étions juste avant l’inquiétante flambée de cas d’infection, d’ailleurs quelque part rassurés d’avoir déjà attrapé le Covid à New York. Les plages de Miami Beach étaient fermées, et vouloir simplement faire deux pas dans le sable pour guigner l’océan nous exposait à des remontrances. En revanche, les bars et les restaurants étaient ouverts. Avec des règles de distanciation sociale moins faciles à appliquer que sur une plage. Allez chercher la logique… Le jour de notre départ, un mercredi, les plages ont rouvert. Mais pour une durée très courte: la hausse des cas a très vite contraint les autorités à faire marche arrière.