Deux ans après le suspense de la présidentielle, les électeurs de Floride n'ont rien oublié. Le ressentiment, vivace, trouve des cibles de choix: en première ligne, le gouverneur Jeb Bush, mais aussi Katherine Harris. La responsable des élections qui a signé la victoire de George Bush par 538 voix, lui donnant les clefs de la Maison-Blanche, se présente à la Chambre.

Plus encore que dans tout autre Etat, les «midterms» prennent ici des allures de référendum sur le président en exercice – avec un goût de vengeance. Les syndicats ont ainsi mis Katherine Harris, visage froncé en une peu gracieuse grimace, à l'affiche: «Effacez son rictus, votez!» Un pasteur de Jacksonville, une circonscription où un nombre important d'électeurs démocrates novices avaient émis des votes invalidés en 2000, confirme: «On mobilise et, cette fois, on ne prend pas de risque. On accompagnera les gens au bureau de vote et on les aidera si nécessaire.»

Katherine Harris ne fera sans doute pas les frais de cette opération: elle se présente dans une circonscription très républicaine. Jeb Bush, au contraire, est en difficulté. Gouverneur en exercice, il est à la merci des événements, tel le spectaculaire débarquement illégal de 200 Haïtiens. Il pourrait mobiliser pour lui ceux à qui «l'étranger», s'il n'est pas Cubain, fait peur. Avant cette controverse, la joie d'échapper à un duel avec Janet Reno, ex-ministre de la Justice de Bill Clinton, avait déjà été de courte durée. Le vainqueur surprise de la «primaire» démocrate, Bill McBride, a fait une percée en tablant sur l'éducation, ses manières «couleur locale» et l'atout de ne pas s'appeler Bush.

C'est la quadrature du cercle pour le président: il a besoin de la Floride en 2004 pour sa réélection et une défaite de son frère compromettrait ces chances. Il s'est fait rare en fin de campagne, pour ne pas attiser les passions. «C'est le monde à l'envers, si on se souvient de Jimmy Carter et Billy, ou Bill Clinton et Roger», remarque Bert Swanson, spécialiste de la politique locale à l'Université de Floride. «D'ordinaire, ce sont les présidents qui sont embarrassés par leur frère, pas l'inverse.»

Thème sécuritaire

Durant la campagne, le thème sécuritaire a fait recette. «Même si on ne manque pas d'ex-militaires qui rêvent d'en découdre, les attentats (du 11 septembre 2001, ndlr), c'était loin d'ici», dit Bert Swanson. Pas si loin, pourtant, pour les vétérans qui refont les guerres passées au poste de la Légion de la petite ville de Saint Augustine. Casquette des paras, queue de cheval poivre et sel, l'homme qui s'arroge le rôle de porte-parole n'en démord pas: «Nous sommes menacés chez nous, on n'a pas le choix.» Ce n'est pas l'avis d'autres vétérans, pacifistes, mais le terrorisme a redéfini, pour beaucoup, la notion de sécurité. Parmi les retraités de l'importante communauté juive, installés dans des parcs résidentiels «fermés», on avoue que les peurs d'hier semblent «banales», comme le dit une immigrée de New York, par rapport aux périls persistants qu'elle redoute à présent pour sa ville d'origine.

Certains persistent pourtant à privilégier une approche classique de l'insécurité: «Chain gang Charlie», de son vrai nom Charles Chris, est de ceux-là. Fier de son surnom, reçu lorsqu'il rétablit les corvées des prisonniers le long des routes, il promet de rendre la Floride plus sûre s'il devient «Attorney General», chef de la justice, de l'Etat. Ce n'est pas pertinent pour tous, même si ces élections «secondaires» sont parfois celles qui mobilisent. «Bush ou McBride ne parlent pas des thèmes qui m'importent, dit un médecin de Jacksonville. Pour la Chambre, je vis dans une circonscription très républicaine mais j'irai quand même voter. Pour les juges et pour le gouverneur, parce qu'il désigne les magistrats.» Et on peut parier que le docteur ne votera pas pour «Chain gang Charlie».