Le grand temple de Dharamsala est un lieu sans charme particulier, une structure de béton brut ouverte aux vents humides des marches himalayennes qui déferlent en cette fin février. Le contraste avec les monastères du Tibet est saisissant. Sur le Toit du Monde, l’expression religieuse est lyrique, généreuse et se traduit par un foisonnement de divinités logées dans des palais aux toits d’or. Le cœur du refuge indien des exilés tibétains depuis bientôt 55 ans privilégie la sobriété. Est-ce l’effet de son statut provisoire, ses fidèles espérant toujours un retour vers leurs terres intégrées à la Chine? Ou cela répond-il au souhait de leur chef spirituel, le dalaï-lama, dont la résidence et les bureaux jouxtent l’édifice?

Tenzin Gyatso, la 14e réincarnation du dalaï-lama, est le chef religieux de la majorité des 6 millions de Tibétains. C’est aussi une icône internationale associée à la paix, la non-violence, la lutte pour la liberté et la sagesse bouddhiste. En 1998, au lancement du Temps, son visage illumine la première campagne d’affiches du journal sous ce slogan: «Un jour ou l’autre, le temps vous donnera raison». Il accompagne Nelson Mandela, Hillary Clinton, Jean-Pascal Delamuraz et Daniel Cohn-Bendit.

Un visage élastique

Le déploiement de la puissance chinoise, phénomène majeur de ces quinze dernières années, rend plus illusoires que jamais ses projets de retour à Lhassa. Mais, on le sait, les retournements de l’Histoire peuvent être soudains.

Avec le dalaï-lama, Le Temps ne professait pas un parti pris politique, mais affichait ses valeurs humanistes. Le moment n’était-il pas venu de l’interviewer? Un simple e-mail et le bureau de représentation genevois de Sa Sainteté nous ouvre les portes de son refuge. Une dizaine d’heures de vol pour atteindre Delhi et quatorze heures de voiture vers le nord montagneux de l’Inde, et voilà Dharamsala.

Des Mongols, des Russes, des Indiens et beaucoup de Chinois se pressent pour les audiences. C’est l’autre différence entre Dharamsala et le Tibet. Là-bas, dans les temples, règne la peur. Ici, la liberté. Tenzin Gyatso apparaît, simple et direct, soucieux d’efficacité. Il est levé depuis 4 heures du matin. La première partie de sa journée, il l’a consacrée à la méditation. Le plus frappant, durant l’entretien, est l’expression du visage dont l’élasticité des traits souligne chacune de ses idées.