Barcelona World. Ni plus, ni moins. La prétention ne réside pas seulement dans le nom, mais aussi dans l’objectif affiché: «C’est un des principaux projets d’investissement qui va positionner cette zone comme leader touristique en Europe et dans le monde.» Ce sont les paroles triomphales du ministre catalan de l’Industrie et de l’Emploi, Francesc Xavier-Mena. Simple maquette pour l’instant, Barcelona World sera situé près de Salou, dans la province de Tarragone, au bord de la Méditerranée.

De quoi s’agit-il? De 400 hectares de terrain, pour l’heure en friche, où se dresseront pas moins de six parcs thématiques. Chacun correspondra à une partie du globe, l’Europe, les Etats-Unis et quatre pays émergents, la Chine, le Brésil, la Russie et l’Inde. Chacun d’entre eux comprendra un casino, un méga-hôtel, des bureaux, des restaurants… Radieux, les promoteurs tablent sur un investissement global de 4,7 milliards d’euros, la création de 20 000 emplois (le double, de façon indirecte) et la venue de 10 millions de touristes par an. Soit davantage que le nombre de visiteurs de Barcelone. Les grues et les bulldozers devraient commencer à œuvrer dès l’an prochain, et achever leur tâche dantesque pour 2016.

Cette folie des grandeurs survient, paradoxalement, dans une région qui a le moral en berne. La Catalogne est ruinée, avec une dette astronomique de 42 milliards d’euros. La région a sollicité à Madrid un prêt de 5 milliards pour faire face à ses engagements financiers d’ici à la fin de l’année. La Generalitat, le gouvernement régional, a donné son aval et apporté toutes les garanties pour le succès de Barcelona World. «Ce projet est salvateur, un souffle nouveau. Nous y croyons dur comme fer», dit un porte-parole de l’institution.

Et pourtant! Le secteur de la construction, qui avait porté à bout de bras le pays pendant les «Quinze Glorieuses», jusqu’à la crise de 2008, s’est effondré. Il a contaminé le système bancaire par une profusion d’«actifs toxiques». Les banques, convalescentes, bénéficient d’un gigantesque plan d’aide européen d’au moins 62 milliards d’euros. En Espagne, le «ladrillo» («la brique», métaphore désignant l’immobilier) pèse désormais six fois moins lourd dans l’économie qu’avant l’explosion de la bulle, en 2007. A l’époque, le pays construisait davantage que la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne réunies. «Notre histoire balbutie», s’étrangle le député de la Gauche unie à Madrid, Gaspar Llamazares. «On a chuté avec plus de violence qu’ailleurs à cause du «l adrillo » et de l’industrie du loisir. Et voici qu’on repart, face contre terre, dans les mêmes ornières. A-t-on appris quelque chose?»

Le méga-projet de Tarragone exhale, il est vrai, une sensation de déjà-vu. Le plus frappant, c’est la personnalité du promoteur constructeur: un certain Enrique Bañuelos. A travers sa société Veremonte, ce Valencien de 46 ans va en bonne partie financer cette créature hybride, mi-parc thématique, mi-complexe résidentiel, et son offre illimitée de services. Un sourire aussi ravageur qu’accrocheur, un bagout de vendeur de tapis, Enrique Bañuelos est bien connu des Espagnols. Pendant les «Quinze Glorieuses», ce promoteur transformait en or le moindre lotissement à flanc de sierras, le moindre complexe de bord de mer. Dans la région valencienne, il fut l’un des premiers à comprendre que la loi permettait d’urbaniser n’importe quel terrain, sans qu’il soit nécessaire d’en être le propriétaire. Il érige alors des hôtels de luxe, des villas de type californien, des casinos, des tours et des barres en première ligne du littoral. Le rêve américain version ibérique.

L’ascension d’Enrique Bañuelos fut fulgurante, une de ces «success stories» emblématiques de l’Espagne des années 2000. Apre au gain et sans scrupule, cité dans des affaires de corruption, ce fils d’un sidérurgiste mort dans un accident du travail, qui avait commencé sa carrière comme apiculteur, devient rapidement un des cent hommes les plus riches du monde. Il s’offre un palais à Madrid, un château à Majorque. En 2006, à son apogée, sa société, Astroc voit sa valeur en bourse multipliée par dix. Mais l’année suivante, elle s’écroule, et ses actionnaires sont ruinés.

Enrique Bañuelos s’exile au Brésil, où il se lance dans l’agroalimentaire, la gestion foncière et le biocombustible. Il s’en sort plutôt bien, revendant ses affaires avec de belles plus-values, avant de rentrer récemment au pays. Commentaire d’un éditorialiste du quotidien Publico: «Dans une Espagne moribonde, Bañuelos revient avec son capital salvateur. Et en profite pour blanchir son image avec ce nouveau chantier prétendument mirifique.»

Avec Barcelona World, la Catalogne veut défier le marasme ambiant et vendre à nouveau du rêve. A la clé, des promesses d’emploi, l’afflux d’une clientèle avide de jeu, un havre de loisir pour familles entières. Egalement mal en point financièrement, d’autres régions jouent aussi un remake des années champagne. A Murcie, en juin, la première pierre du Parc des studios Paramount a été posée. A Valence, un Parc Ferrari est en cours de négociation. «Les chances de succès de tous ces projets sont improbables», tempère l’écologiste Joan Peris. «Mais en ces temps de crise, tout le monde s’accroche à des coins de ciel bleu.»

S’il se réalise, le summum se situera à Alcorcon, une ville de la banlieue ouest de Madrid. Le milliardaire américain Sheldon Adelson a l’intention d’y ériger un complexe de type Las Vegas avec six casinos, 12 hôtels (36 000 chambres au total) et trois terrains de golf. Eurovegas a été dessiné sur le modèle des complexes de jeu de Sheldon Adelson installés à Singapour et Macao. La presse évoque un investissement net de 16,9 milliards d’euros – un record en Espagne – et 168 000 emplois directs sur la dizaine d’années à venir. Les autorités de la capitale – où toutes les infrastructures sont à l’arrêt faute d’argent public – sont prêtes à se plier en quatre pour faciliter l’implantation du roi des casinos chez elles.

Au point d’accepter de modifier certaines règles à la convenance de «Mister Adelson», et de faire de ce méga-complexe de jeux un territoire d’exception où il sera permis de fumer, de laisser entrer les mineurs, de faire des paris sous couvert de l’anonymat. Une zone où il sera prohibé de se syndiquer et où le Code du travail ne sera pas appliqué. «Ce délire vendu comme une panacée dissimule plein de chausse-trappes et de mensonges», enrage l’architecte Ana Sanz, membre de la plateforme «Non à Eurovegas». «C’est une initiative non soutenable, sur un plateau aride, qui consommera autant d’électricité que la ville de Saragosse, et autant d’eau qu’une ville de 70 000 habitants.» Des doutes affleurent, aussi, quant à sa rentabilité. «Il faudra voir le nombre réel d’emplois créés», se méfie l’économiste Maria Fernandez. «Le magnat Adelson ne financera pas plus de 35% du projet, le reste sera assumé par nos banques, déjà bien mal en point.»

L’Espagne a la mémoire courte. Au cours des deux dernières décennies, lorsque le crédit coulait à flot, l’érection de parcs thématiques dans tout le pays fut une série de fiascos plus ou moins retentissants. Seule exception, Port Aventura, en Catalogne (pas loin du futur Barcelona World), orienté sur l’Antiquité, s’en tire à bon compte – 3,5 millions de visiteurs annuels et 12 millions de bénéfices en 2011. Pour le reste, c’est une hécatombe: plans sociaux, investissements non rentables, suspensions de paiement, reventes à des prix bradés… Terra Mitica, lancé en 2000 à Benidorm, ne voit passer que le tiers des visiteurs escomptés et croule sous 400 millions d’euros de dettes. Isla Magica, à Séville, a ruiné les caisses d’épargne andalouses. Dix ans après sa création en fanfare, le Parque Warner de Madrid fait peine à voir…

Pourquoi, alors, cette insistance sur les parcs thématiques, un modèle qui remonte aux années 1960 et 1970 et qui, en Espagne, n’a jamais fonctionné? «C’est le résultat d’une myopie», estime le sociologue José Miguel Iribas. «Une extrapolation mécanique de ce qui se fait aux Etats-Unis avec succès. Là-bas, ces parcs remplacent des villes absentes; ici le réseau urbain est très dense et solide.» Grande faiblesse locale: la clientèle n’est pas fidélisée, elle passe rarement des nuits sur place. «Un jour tu peux avoir 30 000 visiteurs et 300 le lendemain», dit José de Torres, consultant en tourisme. A ses yeux, les parcs thématiques sont ici surdimensionnés. «Ils ont été conçus pour faire le plein tous les jours, à toute heure. Comme s’il n’y avait que des dimanches et des mois d’août!»

Ces doutes ne semblent pas traverser l’esprit des promoteurs de Barcelona World. L’optimisme est de rigueur chez Artur Mas, le président de la Catalogne. De même, un des patrons de la toute-puissante Caixabank, propriétaire des 400 hectares où émergeront les casinos, hôtels, centres spa et théâtres, affirme: «Ce sera la meilleure destination de toute l’Europe du Sud.» Quand on a la foi…

Le promoteur veut «blanchir son image avec ce nouveau chantier prétendument mirifique»

«Une myopie,une extrapolation mécanique de ce quise fait aux Etats-Unis avec succès»