Terrorisme

La folle popularité posthume de l’imam radical Anwar al-Aulaki

Tué par un missile américain en 2011, l’Américano-Yéménite continue d’inspirer de jeunes musulmans qui se radicalisent outre-Atlantique. L’auteur présumé de l’attentat de Chelsea à Manhattan samedi dernier se réclame de cet islamiste radical qui est mort en martyr

Il a beau avoir été éliminé par un missile Hellfire américain le 30 septembre 2011 au Yémen. Il continue de jouir d’une aura post-mortem considérable. L’imam radical Anwar al-Aulaki a récemment inspiré Ahmad Khan Rahami, l’auteur présumé de l’attentat à la bombe de Chelsea à Manhattan qui a blessé 31 personnes samedi dernier. Mais aussi Omar Mateen, l’Américain d’origine afghane qui provoqua un carnage (49 morts) dans une boîte gay d’Orlando en juin dernier voire Syed Farook, un autre Américain d’origine pakistanaise qui tua quatorze personnes à San Bernardino en Californie en décembre 2015. Les frères Tamerlan et Djokhar Tsarnaev, les auteurs des attentats perpétrés lors du marathon de Boston en avril 2013 ayant fait trois morts et plus de 260 blessés, s’étaient eux aussi explicitement référés à l’imam radical, né aux Etats-Unis, qui était devenu le chef de la branche d’Al-Qaida au Yémen. Les auteurs des attaques contre Charlie Hebdo se sont aussi réclamés spécifiquement de l’Américano-Yéménite.

Dans son journal personnel, Ahmad Khan Rahami écrit qu’il est prêt à «tuer des kuffar», des non-croyants. Les dix bombes artisanales qui ont été placées ces derniers jours à Chelsea, dans la ville côtière de Seaside le long du parcours d’une course à pied et à Elizabeth dans le New Jersey, seraient, à en croire la police, toutes de sa responsabilité. Deux d’entre elles ont explosé, mais une seule a fait des blessés. L’apparente auto-radicalisation de cet Américain de 28 ans ayant vécu les sept premières années de sa vie en Afghanistan relève en partie de l’admiration pour l’imam radical décédé en martyr. Anwar al-Aulaki est le premier Américain tué depuis la guerre de Sécession sur ordre de la Maison-Blanche sans avoir été inculpé et jugé.

Empreinte sur la toile

Il était un maître pour propager la guerre sainte à travers l’internet. Son empreinte numérique sur la Toile est considérable. Ses vidéos prônant le djihad ont fait le tour de la planète et sont traduites dans de multiples langues. Des dizaines de milliers d’hommages au martyr figurent sur YouTube. Ses appels à attaquer l’Amérique résonnent auprès de jeunes musulmans en difficulté, surtout dans une ère où l’islamophobie se répand comme une traînée de poudre sous les déclarations incendiaires de personnalités comme Donald Trump.

Ce n’est sans soute pas un hasard. Ce sont avant tout des loups solitaires qui se reconnaissent dans les prêches radicaux sur le web d’Anwar al-Aulaki. Né au Nouveau-Mexique en 1971, brillant étudiant ayant obtenu un doctorat avant d’enseigner à l’Université du Minnesota, l’imam radical est réputé pour avoir mis à disposition de jeunes musulmans vulnérables à une auto-radicalisation le «kit» du terroriste solitaire. Publiant le magazine en ligne Inspire à partir de 2010, il explique comment construire des bombes artisanales, notamment les cocottes-minute utilisées aussi bien lors du marathon de Boston par les frères Tsarnaev que lors de l’explosion de Chelsea la semaine dernière. Anwar al-Aulaki est mort, mais sa stratégie de diffusion du djihad individualisé continue de hanter les autorités américaines. C’est en effet lui qui a répandu l’idée qu’il n’était pas nécessaire, dans l’optique du djihad mondial, d’attendre des instructions d’une organisation centrale comme Al-Qaida. Il suffit d’agir de sa propre initiative pour attaquer l’Occident. Le groupe de l’État islamique, pourtant initialement en concurrence avec Al-Qaida, fait lui-même un usage abondant de la popularité posthume d’al-Aulaki.

Personnage complexe

Ahmad Khan Rahami s’est radicalisé au cours des dernières années. Naturalisé américain, il a voyagé à plusieurs reprises à Quetta au Pakistan, ville considérée comme le centre du pouvoir des talibans. Ses proches estiment qu’en 2014, il avait changé au point que son père alerta le FBI, affirmant que son fils était devenu un terroriste. Le Federal Bureau of Investigation interviewa le père à plusieurs reprises, mais jamais le fils. Il ne vit pas de danger de radicalisation.

Auteur d’un livre intitulé «Objective Troy», le journaliste Scott Shane a étudié de près le cas de l’imam radical américano-yéménite. Anwar al-Aulaki était un personnage complexe qui fuyait les projecteurs. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, sa modération fait sensation quand il s’exprime à la sortie de la mosquée de Falls Church en Virginie. Il déclare, au sujet des attaques: «Je pense personnellement que c’est horrible. […] Nous sommes venus ici pour construire, pas pour détruire.» Les médias le décrivent comme appartenant à cette nouvelle génération de musulmans capables de jeter des ponts entre l’Occident et l’Orient. En 2000, il dit à son père qu’il va voter pour George W. Bush lors de la présidentielle. Avec le recul, beaucoup se demandent, au vu de la source d’inspiration que représente aujourd’hui encore Anwar al-Aulaki, s’il n’avait pas été plus judicieux de le discréditer en racontant sa vie sexuelle débridée auprès de prostituées que de l’éliminer avec un drone et d’en faire un martyr.

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