Analyse

Les fonctionnaires, épine dorsale de la rébellion anti-Macron

Plus d’une centaine de manifestations sont prévues en France, aujourd'hui mardi, au sein de la fonction publique. L’opposition des fonctionnaires aux réformes en cours pourrait devenir le point de ralliement qui fait défaut depuis le début du quinquennat

Quitte ou double. Après deux premières journées de manifestations moyennement suivies à l’appel de la CGT puis de la «France insoumise», les 12 et 23 septembre, l’ampleur du mouvement social français va beaucoup dépendre de la mobilisation des fonctionnaires ce mardi 10 octobre dans tout le pays.

Près de 130 manifestations sont prévues. Plus de deux mille écoles primaires seront fermées, en raison de la grève d’au moins un enseignant sur deux. La prééminence de la CGT dans les transports, en particulier à la SNCF, devrait aussi entraîner un blocage partiel des trains. Un mouvement que ses initiateurs veulent comparer à la poudrière sociale qui, à l’automne-hiver 1995, avait fini par exploser et paralyser la volonté de réforme du gouvernement d’Alain Juppé, au tout début du premier quinquennat de Jacques Chirac. Bis repetita en 2005: une grève massive des fonctionnaires avait aussi bloqué le pays, et contribué au climat de crise généralisée, alors que les banlieues étaient entrées en ébullition, avec de violentes émeutes à la périphérie de plusieurs grandes métropoles.

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Une ambiance moins brûlante que naguère

Le climat, toutefois, est loin d’être aussi brûlant. La raison avancée par les syndicats représentatifs des 5,2 millions de fonctionnaires français – le record au sein de l’UE en valeur absolue, mais moins que les pays scandinaves en nombre de fonctionnaires pour 1000 habitants – est la perte de pouvoir d’achat entraînée par la hausse d’un des impôts payés par tous les salariés français, la contribution sociale généralisée (CSG), que l’Etat ne compensera pas par des hausses de rémunérations.

En aval se profilent aussi deux réformes annoncées par Emmanuel Macron durant sa campagne présidentielle, et sur lesquelles le gouvernement planche actuellement: celle de la formation professionnelle – qui touchera le mastodonte de l'éducation nationale, où la refonte du baccalauréat est programmée – et celle des régimes spéciaux de retraite (par exemple à la SNCF, pour les personnels «roulants») que le chef de l’Etat a répété, début septembre, vouloir «supprimer» dans cette entreprise où beaucoup d'employés ont des statuts proches de la fonction publique. Ce dernier avait alors même affirmé vouloir «réinventer» la SNCF, au grand dam des organisations syndicales. 

Une première réforme sous toit

Cette détermination présidentielle n’a pourtant, pour l’instant, pas mis le feu aux poudres. La première étape des réformes, celle des ordonnances modifiant le code du travail en apportant plus de flexibilité aux entrepreneurs, s’est déroulée presque sans encombre. Les textes, adoptés en septembre, ont été promulgués et vont entrer en vigueur. La CFDT et Force Ouvrière, deux des trois principaux syndicats, ont joué le jeu de la négociation et de la concertation.

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Problème: la CGT a encore les moyens de perturber le pays et le front syndical est en train de se reformer chez les fonctionnaires. Côté moyens, la CGT a par exemple, dans le secteur privé,  mobilisé à plusieurs reprises les routiers depuis quelques semaines; or, ceux-ci peuvent bloquer routes et raffineries. Côté unité syndicale, la CFDT et Force ouvrière sont de plus en plus en porte-à-faux avec leur base, depuis que le gouvernement français a dévoilé son projet de loi de finances pour 2018, avec une forte réduction des dépenses publiques afin de faire baisser le déficit. Les collectivités territoriales, en particulier les mairies, sont vent debout contre ces mesures. Or beaucoup emploient des personnels qui, en France, bénéficient aussi d’un statut assimilé à la fonction publique nationale. Si ce mécontentement coagule, alors la protestation pourra s’étendre.

L’image de «président des riches»

Le plus dommageable, enfin, pour Emmanuel Macron, est cette image de «président des riches» qui lui colle désormais à la peau, en particulier depuis l’annonce de sa volonté de réformer l’impôt de solidarité sur la fortune, ce qui pourrait conduire à exempter les propriétaires de yachts ou de voitures de luxe.

L’Assemblée nationale, où son parti dispose de la majorité absolue, qui va débattre du texte, va probablement modifier ce point. Mais le mal est fait, même si la cote de popularité du président français remonte ces jours-ci, pour atteindre les 40%. Tous les commentateurs insistent d’ailleurs sur le fait que des mesures sociales «visibles» sont indispensables pour ne pas laisser dériver à droite ce quinquennat présenté comme celui du rassemblement, et soutenu par beaucoup d’électeurs du centre gauche.

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Au printemps, les «marcheurs» pro-Macron avaient su mettre une majorité du pays de leur côté, et convaincre les indécis. Les manifestations de fonctionnaires, ce mardi, vont démontrer si une autre France, celle de la protestation et de l’inquiétude devant la précarisation des statuts de salariés – dans un pays où les rémunérations moyennes sont bien plus basses qu’en Suisse – est en train de se mettre en marche.

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