«Ici, tout le monde vote pour Mahmoud Abbas. Sans illusion mais parce qu'Israël promet de changer d'attitude à notre égard s'il est élu.» Faute d'avoir connu une vie facile – son épouse est morte du cancer et son fils aîné a été tué au début de l'Intifada –, Issam Hamdad, âgé de 71 ans, aura au moins eu le mérite d'être l'un des premiers à exercer son droit électoral dans un petit bureau d'El-Hamari, un camp de réfugiés situé dans la périphérie de Ramallah. Et de devenir «le symbole de la Palestine qui se démocratise» aux yeux des nombreux journalistes présents à l'ouverture des bureaux. «Nul ne sait ce que l'avenir nous réserve, mais on espère qu'il ne sera pas pire que les années écoulées», déclarait-il avec emphase aux chaînes de télévision satellitaires arabes. «On voudrait seulement que nos enfants aient un avenir meilleur que le nôtre.»

Dimanche matin, les électeurs n'étaient pas nombreux à se presser devant les urnes. Parce que l'Autorité palestinienne (AP) avait décrété un jour de congé dont beaucoup voulaient profiter? Peut-être. En tout cas, le taux de fréquentation des urnes qui était évalué à 15% est passé à 30% trois heures plus tard avant d'entamer une ascension exponentielle dans le courant de la soirée.

Ce taux de participation en hausse au cours de la journée de dimanche constitue une sorte de camouflet pour le Hamas et pour le Djihad islamique, qui ne présentaient aucun candidat au scrutin. De son côté, l'armée israélienne, conformément à ses promesses, avait allégé son dispositif sur les routes de Cisjordanie. Certes, les soldats de Tsahal étaient toujours bien présents et ils procédaient aux contrôles habituels. Mais force est de constater qu'ils se montraient plus «coulants». Surtout en présence de l'un ou l'autre des 800 observateurs internationaux et des 2000 journalistes dépêchés sur place pour suivre l'événement.

Surprise à un barrage

A Hawarah, le grand barrage gardant l'entrée de la ville de Naplouse, l'ex-président du Parti travailliste israélien, Amram Mitzna, jouait les intermédiaires entre les militaires et les Palestiniens, qui le gratifiaient de grands sourires. «On voudrait vous voir ici tous les jours et pas seulement quand on vote», implorait l'un d'entre eux, manifestement impressionné de pouvoir s'adresser à une figure connue de la vie politique israélienne. «Qui sait?» répondait Mitzna. «Cela viendra peut-être plus vite que prévu. Le fait qu'on se parle d'égal à égal est déjà un bon signe, non?»

Dans la file, d'autres Palestiniens, que la stature d'Amram Mitzna n'impressionnait pas, cachaient mal leur méfiance envers le processus en cours. «J'ai envie de voter, mais je ne le ferai pas parce qu'organiser des élections dans un pays occupé et amputé d'une partie de ses terres n'a pas de sens», fulminait Hicham, un étudiant à l'Université Al-Nadjaf (Naplouse), en prenant le député travailliste à partie. «Vous savez pourquoi Abbas va gagner ces élections? Parce que vous (ndlr: les Israéliens) nous l'imposez pour faire exactement ce que Bush et Sharon ont décidé.» Et de poursuivre: «Non, cette journée n'est pas historique. Non, ce ne sont pas des élections libres. C'est une parodie orchestrée par ceux qui veulent étouffer nos rêves d'indépendance.»

Comme prévu, c'est à Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville annexée par Israël après la guerre des Six-Jours en 1967) que se sont posés les problèmes les plus sérieux. Parce que le scrutin se déroulait dans six bureaux des Postes israéliennes (dont une caravane) pour 120 000 personnes, et parce que la plupart de ceux qui s'y présentaient pour voter ne figuraient pas sur les listes dressées par la Commission électorale palestinienne. «Ces gens-là sont obligés de courir jusque dans les villages des alentours (ndlr: administrés par l'AP) afin d'obtenir une deuxième chance de voter, et ce n'est pas normal. Il faut les laisser voter là où ils vivent, c'est l'un des principes de base de la démocratie», râlait l'ex-président américain Jimmy Carter (le chef d'une délégation d'observateurs civils américains).

«Aucune fraude»

«Les Palestiniens de Jérusalem-Est sont frustrés et découragés. La plupart préfèrent d'ailleurs rentrer chez eux», enchaînait Helge Svensson, une observatrice dépêchée par une église protestante suédoise. «Dans l'ensemble, les membres de notre mission ne constatent aucune fraude ou tentative de fraude. C'est même plutôt le contraire: les Palestiniens manifestement un grand désir de participer à la vie démocratique et cela fait plaisir à voir. Mais à Jérusalem-Est, tout est manifestement mis en place pour les dégoûter de se rendre aux urnes. C'est le seul endroit où les élections n'auront finalement pas été aussi démocratiques que cela.»

Grâce aux interventions insistantes de Jimmy Carter et de l'ex-premier ministre français Michel Rocard (le chef de la mission d'observation européenne), les Postes israéliennes ont finalement accepté de prolonger les heures d'ouverture de leurs bureaux. Quant à la Commission électorale palestinienne, elle a repoussé de deux heures la fermeture de tous les bureaux des Territoires «pour permettre aux milliers d'électeurs retenus devant les barrages militaires de pouvoir exercer leur droit».