Le colonel Kadhafi ne viendra pas, le président algérien Bouteflika a traîné les pieds. Le premier ministre turc Erdogan s'est longtemps laissé désiré. L'Union pour la Méditerranée (UPM), qui sera officiellement lancée ce dimanche à Paris, ne suscite pas le même enthousiasme des deux côtés de la mer fermée. Pensé par Nicolas Sarkozy et policé par Angela Merkel, le projet entend réunir les deux rives du bassin. Quarante-quatre Etats, 765 millions d'habitants et un destin commun.

«Tout ce qui manque à l'Europe - la jeunesse, les marchés, l'énergie - se trouve 1000 km au sud et tout ce qui manque aux pays arabes - les technologies, le savoir-faire, les modes de gouvernance - se trouve 1000 kilomètres au nord, constate Jean-Louis Guigou, délégué général de l'Institut de prospective économique du monde méditerranéen. La mondialisation est aujourd'hui puissante et agressive, chacun se cherche des alliés. Avec un baril de pétrole à bientôt 200 dollars, l'avenir des Européens n'est pas en Chine, mais juste au sud.» Issue du processus de Barcelone, l'UPM vise ainsi à développer une coopération sur le pourtour méditerranéen, dont les contours seront dessinés lors de ce premier sommet à Paris.

Tous les dirigeants du monde arabe seront présents, à l'exception du président libyen. Et malgré de nombreuses réticences. «Ils n'ont pas le choix. S'ils ne prennent pas ce train-là, il n'y en aura pas d'autre, note Khadidja Mohsen-Finan, chercheuse à l'Institut français des relations internationales. Ils réalisent cependant que ce projet implique un certain nombre d'attitudes et de devoirs politiques qui ne leur plaisent pas forcément, tels que la considération de la société civile, la transparence ou la mise en place de réformes profondes.»

Certains, conscients que l'Europe cherche aussi à juguler le terrorisme et l'immigration clandestine, craignent d'être les dindons de la farce. «Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu'ils nous jettent des os», a notamment déclaré Mouammar Kadhafi. Le «guide» libyen redoute en outre que cette union n'arrime le Maghreb à l'Union européenne (UE) au détriment du continent africain.

L'Europe, qui va considérablement augmenter ses investissements dans la région, évoque un partenariat renforcé; le sud s'inquiète d'une mainmise du nord sur l'organisation. Pour parer à la critique, un mode de secrétariat bicéphale - nord-sud - a été décidé.

«S'il y a eu domination de l'UE dans le processus de Barcelone, elle était involontaire, affirme Fabio Liberti, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques. La zone sud est inexistante sur le plan commercial car ces pays ne traitent pas entre eux, pour des raisons politiques, comme le désaccord Algérie-Maroc, et historiques. Ils ont l'habitude d'échanger avec leurs anciens Etats colonisateurs.» La zone de libre-échange créée par l'UPM deviendrait pourtant la première mondiale, loin devant l'Alena (Etats-Unis, Canada et Mexique).

Pour le chercheur, les tensions émaillant la région expliquent également le retrait des pays du sud dans le processus de Barcelone: «Il est intolérable pour des chefs d'Etat arabes de se trouver sur la même photo qu'un Israélien. Alors imaginez lorsqu'il s'agit de prendre des décisions!» La «rencontre» entre le premier ministre israélien Ehoud Olmert et le président syrien Bachar el-Assad sera au centre de l'attention ce dimanche. Les deux hommes seront assis à la même table, «mais pas côte à côte», précise un diplomate. Le conflit au Proche-Orient risque bien d'être le principal obstacle au succès de cette union. «Comment nous allons gérer ça? Ce n'est pas nous qui allons le gérer, mais la France!, s'amuse Itzhak Levanon, ambassadeur israélien au Palais des Nations. Les pays arabes seront représentés ce week-end, or ils savent que nous serons là aussi. C'est donc positif. Nous pouvons essayer de développer des relations économiques, religieuses... avant de nous attaquer au politique.» Bernard Kouchner, chef de la diplomatie française, a d'ores et déjà qualifié le sommet de «succès historique».