Vous ne connaissiez pas plus que moi jusqu’à ces jours, l’existence de la ville de Locri, sise à proximité de la mer ionienne, dans la province de Reggio de Calabre. Et comme moi, si vous avez été y voir d’un peu plus près dans les encyclopédies en ligne, vous aurez été ébahi de constater que la ville eut un passé prestigieux: Strabon, Polybe et Pausannias la citent. Aristote aussi et l’on apprend que c’est l’oracle de Delphes qui présida à son lieu de fondation. Cicéron prétend qu’on y vit Platon fréquenter fugacement une école pythagoricienne. Bref, l’acmé de la civilisation.

Si l’on remonte ainsi au déluge, ou presque, c’est pour se pencher, aujourd’hui, sur le destin dramatique de l’équipe féminine de football à cinq de Locri, le Sporting Locri, qui fait retenir son souffle à toute l’Italie sportive et honnête. Sur la page Facebook de l’équipe, la photo choisie comme thème annonce la couleur: en lettres noires et trash ce texte sans appel: «Game over». «Game over» pour cette équipe plus que talentueuse de football féminin qui, par ses excellents résultats, avait reçu la mention «d’équipe révélation» dans la ligue où elle concourait? Oui, «game over», depuis que tous les cadres dirigeants de l’équipe ont reçu des menaces plus que précises de mort.

Sur le Huffington Post Italie, qui suit l’histoire avec passion, c’est le président de l’équipe, Ferdinando Armeni qui expose sa perplexité et sa colère: «les auteurs des menaces sont des chacals déments qui ont tout ruiné». Mais encore, l’interroge le Huffington Post, qui en veut donc ainsi et pourquoi à une équipe féminine de football à cinq? «C’est aux enquêteurs de le dire», rétorque le président, «ce que je sais c’est que ce sont des chacals déments qui ont tout détruit. Qui ont déstabilisé une atmosphère saine et positive, pointant des projecteurs négatifs sur Locri et la Calabre. La visibilité que s’est offerte l’équipe est importante et cela a chagriné quelqu’un»…

Nous sommes en Calabre, des menaces de mort, des invitations à mettre un terme à l’aventure sportive… La tentation est grande d’y voir les mains de la maffia, la terrible ndrangheta. Le président du sporting Locri est courageux, mais il n’est pas téméraire. Quand le Huffington Post lui tend la perche, il ne s’en saisit surtout pas et exclut que quelque maffia que ce soit trempe dans ces menaces. Non, pour lui, c’est simplement «l’envie, cette envie qui est si grande» face au succès de l’équipe.

Sur la page Facebook de la défunte équipe, c’est l’émeute: «Allez de l’avant, faite le pour vous, pour la Calabre honnête, n’abandonnez pas!», s’écrie un internaute patriote. «N’abandonnez surtout pas, forze ragazze, forze», encourage de son côté l’équipe de football à cinq de Bocconi, à Milan, qui inaugure pour le coup le hashtag #NeverGiveUp. La mère de deux jeunes athlètes constate: «j’espère que ce pays se réveille et fera de votre histoire une histoire nationale et exemplaire». Il y a ceux qui dénoncent la maffia; ceux qui appellent de leurs vœux la punition divine contre les conspirateurs; ceux qui comprennent que, dans une atmosphère pareille, on prenne un peu peur.

Bref, il y a toute une société civile qui crie son dégoût et son émotion devant ces menaces mystérieuses, mais suffisamment alarmantes pour que le président d’une modeste association sportive mette la clé sous le paillasson et décroche; pour qu’un club sportif tire, pour l’heure, le rideau. Un sentiment qui trouve un écho national dans la presse transalpine, qui reprend, de la Stampa à la Repubblica, en passant par la Gazzetta dello Sport, cette ténébreuse histoire. Symptomatique du calvaire que vivent aujourd’hui toujours des millions d’Italiens victimes d’intimidation d’un autre âge.