Tour de Suisse

Foraus veut sortir la Genève internationale de l’obscurité

Le laboratoire d’idées de politique étrangère vient d’achever à Lucerne son «Tour de Suisse» en neuf étapes pour expliquer l’importance, pour la politique étrangère suisse, de la Genève internationale. Mais celle-ci manque cruellement de visibilité en Suisse alémanique

«Internationales Genf: die Welt in der Schweiz.» Bras important de la politique étrangère de la Suisse, la Genève internationale demeure une notion peu familière en Suisse alémanique. C’est pour mieux raconter ce qu’elle produit et le sens qu’elle porte dans un système multilatéral que le think tank de politique étrangère suisse Foraus, créé en 2009 par des étudiants de Berne, Zurich et Genève, a pris son bâton de pèlerin.

Il a mené de janvier à mai un «Tour de Suisse» pour expliciter les spécificités et la pertinence de la cité du bout du Léman. De Schaffhouse à Coire, d’Olten à Winterthour, les membres de Foraus ont rendu plus familiers à un public alémanique le combat pour les droits humains mené à Genève dans le cadre du Conseil des droits de l’homme, les questions de gouvernance de l’internet, de l’humanitaire, de la migration.

Distance

A deux pas du lac, dans une salle bien remplie de l’Université de Lucerne, où Foraus organise la neuvième et dernière étape de son Tour de Suisse, Flurina Frei travaille elle-même au CICR. Codirectrice du Tour de Suisse, elle en convient: «Les organisations internationales à Genève ne savent pas vraiment comment toucher la Suisse alémanique. On nous dit que le français est une langue onusienne et du coup, personne n’est vraiment capable de s’exprimer en allemand. Cela maintient inévitablement une certaine distance.»

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Angela Müller, codirectrice du Tour de Suisse et membre du comité de l’Association Suisse-ONU, le relève: «Nous avons entendu des voix critiques. Quand on parlait de la gouvernance de l’internet à Genève, une personne trouvait l’idée absurde: la compétence technique pour traiter d’un tel sujet est à la Silicon Valley, estimait-elle, et non à Genève.» C’est là qu’interviennent les représentants de Foraus pour expliquer en quoi la présence d’acteurs comme l’Union internationale des télécommunications, la Geneva Internet Platform et d’autres organismes permet d’imaginer que c’est dans la Cité de Calvin que peut s’élaborer une Convention de Genève numérique pour reprendre l’expression du président de Microsoft Brad Smith.

Atouts très mal connus

«Certains de nos interlocuteurs associent la Genève internationale aux banques et à la finance. D’autres lient l’ONU au droit de veto des grandes puissances au Conseil de sécurité ou aux Casques bleus. Et si on leur parle de la politique onusienne de la Suisse, là, c’est souvent très flou dans leur tête», poursuit Flurina Frei. Directeur de Foraus, Lukas Hupfer renchérit: «Les atouts de Genève sont très mal connus en Suisse alémanique.» Quand on parle de Genève outre-Sarine, on a tendance à se focaliser sur l’affaire Maudet ou d’autres «Genfereien».

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Pour concrétiser ce qui se fait au bout du Léman, Foraus a invité des personnalités comme le rapporteur spécial de l’ONU sur la torture le Suisse Nils Melzer ou encore la Genevoise Patricia Schulz, ex-préposée fédérale à l’égalité. A Lucerne, Salman Bal, directeur du Centre d’accueil de la Genève internationale (CAGI), a donné des exemples précis montrant l’importance de la Genève internationale dans le quotidien de chacun: «Prenez la Commission économique pour l’Europe de l’ONU. C’est là que sont élaborées les normes pour les voitures autonomes ou pour les sièges enfants.» L’ambassadeur Bal a mentionné un chiffre éloquent: les internationaux travaillant au bout du Léman sont 45 000, l’équivalent de la dixième plus grande ville de Suisse.

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Erreurs bernoises

Invitée de Foraus, l’ex-conseillère aux Etats Christine Beerli l’avoue: quand elle était à Berne, elle était surtout centrée sur la politique fédérale. Mais une fois à Genève, en 2008, pour occuper le poste de vice-présidente du CICR, elle a vu l’importance du lieu. Aujourd’hui, l’actuelle présidente de la fondation Initiatives et changement de Caux ne ménage pas la Berne fédérale: «L’an dernier, des décisions très dommageables pour la Genève internationale ont été prises.» Elle pense au Pacte migratoire de l’ONU.

La Suisse a engagé un gros capital politique en facilitant les négociations à New York. Le Conseil fédéral a ensuite décidé de boycotter la réunion de Marrakech où il fut formellement adopté. Il a aussi refusé à ce jour de signer et de ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et cherché à faciliter l’exportation du matériel de guerre. «Ce sont des pas qui vont dans la mauvaise direction pour Genève», a conclu Christine Beerli, appelant à davantage de cohérence entre la Berne fédérale et Genève.

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