Algérie

Forces et faiblesses de la révolte algérienne

Le mouvement de protestation qui secoue l’Algérie surprend autant par sa permanence que par son existence. Né d’une revendication simple, l’opposition à un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, il recrute large en raison de son caractère national, non partisan et pacifique

L’éruption spectaculaire d’un mouvement de protestation sur une scène politique algérienne jusqu’ici amorphe a surpris tout le monde: le pouvoir en premier lieu mais aussi l’opposition. Personne ne s’attendait à un réveil aussi brutal d’une population que l’on a souvent présentée comme ankylosée par la politique de la carotte et du bâton adoptée par le pouvoir en place.

Hantés par les horreurs vécues durant la décennie noire, les Algériens ont longtemps cédé sur leurs libertés publiques, alors que les gouvernements successifs ont constamment misé sur ce sentiment de peur pour étouffer dans l’œuf toute contestation de grande ampleur. Sauf que ce chantage à l’insécurité n’impressionne pas la nouvelle génération, décomplexée et nourrie aux nouvelles technologies, qui n’a pas vécu les années de violences qui ont coûté au pays plus de 150 000 vies.

Exaspérés par la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, vécue comme une humiliation, voire une provocation, les jeunes Algériens n’ont pas hésité à investir la rue pour crier leur colère et signifier la fin de la récréation. «Je crois qu’on peut prononcer le mot miracle», s’est récrié l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Saïd Sadi, dans un entretien vidéo accordé le 6 mars au site algérien Tout sur l’Algérie. «Ce ne sont pas des manifestations, je crois qu’on assiste à la renaissance d’une nation», s’est-il enthousiasmé.

Lire aussi: Un agitateur se fait interpeller dans le bâtiment des HUG

Un programme simple et efficace

Séduits par la vigueur de la jeunesse, d’anciens combattants de la guerre de libération contre le colonialisme français n’ont pas hésité à battre le pavé de la capitale, en faisant leurs les revendications de la rue, à savoir le départ d’Abdelaziz Bouteflika et le changement. Mieux, des leaders politiques de tous bords, des islamistes aux nationalistes, en passant par les démocrates, ont aussi joint leurs voix à ce chœur.

Incontestablement, le mouvement de protestation de la jeunesse algérienne a brassé large et réussi à réunir sous sa bannière toutes les factions de l’opposition. Plus exactement, cette insurrection citoyenne a forcé le respect et l’admiration de tout le monde. Pourquoi? D’abord, parce qu’il n’est pas partisan. Spontané, le mouvement s’est donné un seul et unique mot d’ordre sur lequel se sont greffés par la suite d’autres slogans: non au cinquième mandat – le programme est simple, voire simpliste, mais diablement efficace et fédérateur.

Ensuite, parce qu’il est national. Presque toutes les villes du pays, y compris Tlemcen, le fief des Bouteflika, et Oran, la capitale de l’ouest du pays, d’où sont originaires une grande partie des dignitaires du régime actuel, ont été gagnées par la fièvre protestataire. Une première! Jamais l’Algérie n’a connu un mouvement d’une telle ampleur depuis l’indépendance du pays en 1962.

Lire également: L’opposant algérien Rachid Nekkaz interpellé aux HUG

Pas un seul dérapage

Enfin, le nouveau printemps algérien est pacifique. Durant toutes les marches et tous les rassemblements organisés depuis le 22 février, pas un seul dérapage n’a été enregistré. Même les bombes lacrymogènes lancées parfois par les policiers pour disperser la foule n’ont pas réussi à écarter le mouvement de son ambition pacifique ni poussé les jeunes à s’en prendre aux policiers. Leur seul riposte a été d’entonner le slogan: «Peuple et policiers, des frères.»

Il faut toutefois reconnaître que ce formidable mouvement présente aussi des vulnérabilités. Les marches de ces dernières semaines souffrent d’un manque d’encadrement. Personne ne connaît ni leur point de départ, ni leur destination. Aucun cordon n’est placé pour canaliser la foule et s’interposer entre les forces de l’ordre et les marcheurs. Les manifestations se déploient à l’instinct et c’est un miracle que le mouvement n’ait pas connu jusqu’ici le moindre débordement.

Même constat pour les slogans. Il y a de tout et chaque manifestant vient avec sa pancarte et son mot d’ordre. Ce «chaos créateur» peut à la longue nuire à l’unité du mouvement. Ces fragilités résultent de l’absence d’une force directrice, soit d’un ou de plusieurs leaders, susceptibles d’encadrer ce mouvement et – pourquoi pas? – de lui donner des perspectives. Mais cette faiblesse est aussi, paradoxalement, une force. Pas de visages connus signifie pas de personnes susceptibles d’être récupérées et soudoyées.

Publicité