«Les forces de l’ordre sont confrontées à un nombre croissant de citoyens armés»

Le Temps: Les bavures policières n’arrêtent pas de faire les titres des médias américains. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Dennis Kenney: Les cas dont vous parlez illustrent bien des comportements inadéquats de la part des policiers. Mais il faut voir le tableau global. Au cours des vingt dernières années, la criminalité aux Etats-Unis a baissé de trois quarts et a rarement été à un aussi bas niveau. C’est le résultat d’une collaboration entre citoyens et policiers. Il faut toutefois admettre que depuis les attentats du 11 septembre 2001, le fort accent mis sur la sécurité a poussé les polices à être plus agressives. On a pu le constater à New York avec la pratique du stop and frisk, une manière de fouiller des individus que la police soupçonne d’avoir quelque chose à se reprocher.

– D’autres facteurs expliquent-ils cette plus grande agressivité?

– Oui, notre société est de plus en plus polarisée. Elle donne lieu à davantage de conflits et les gens finissent par porter plus d’armes à feu. Les policiers sentent davantage de pression peser sur leurs épaules. Malheureusement, ce n’est pas avec plus d’agressivité et d’anxiété qu’on va mieux gérer les problèmes de sécurité publique.

– A voir comment des policiers ont abattu des individus sans chercher à dialoguer, faut-il en conclure que la formation des forces de l’ordre est lacunaire?

– Le problème des abus policiers relève plus des doctrines d’engagement que de la formation. Face à une population toujours plus hostile et toujours plus armée, le temps de réaction des policiers se réduit. Cela les rend plus nerveux. Cette angoisse est parfois à l’origine de bavures. Là où je vois un problème de formation, c’est par rapport aux équipes SWAT (techniques et armes spéciales). La plupart des polices des grandes villes aux Etats-Unis disposent de telles équipes. C’est un phénomène préoccupant de militarisation de l’institution, car la plupart des polices n’ont pas la formation, ni les ressources pour bien gérer de telles équipes.

– La culture des armes à feu, très forte aux Etats-Unis, pousse-t-elle les policiers à avoir la gâchette facile?

– Elle met les polices dans des situations beaucoup plus précaires. Prenez la Floride. Une personne sur douze a une arme à feu. Quand un policier interagit avec la population, la probabilité qu’il tombe sur une personne armée est très élevée.

– La police de proximité ne devrait-elle pas être encouragée?

– Il y a plus de 900 000 policiers et 18 000 postes de police dans le pays. C’est une institution très décentralisée. La police de Portland en Oregon aura une attitude différente de celle de Savannah en Géorgie. Certaines polices montrent comment il importe de travailler avec les gens du quartier. D’autres sont plus promptes à mener des chasses à l’homme pour traquer d’éventuels criminels. Le problème, c’est que là où la police doit intervenir, c’est souvent dans les quartiers connaissant le plus de problèmes de criminalité. C’est là que la police a une responsabilité. Elle ne peut considérer tous les habitants du quartier comme des suspects. Si elle le fait, il ne faut pas s’étonner de voir des enfants défier l’autorité policière. C’est d’autant plus vrai que la police reste le symbole du maintien du statu quo. Elle a donc naturellement plus tendance à entrer en conflit avec les minorités, les jeunes et les pauvres. Pour éviter les bavures, l’institution policière doit se demander quelle est sa raison d’être. Une fois qu’elle a fait cette introspection, ses doctrines d’engagement deviendront plus claires.

– Prenons le cas concret de Tamir Rice, un jeune de 12 ans qui joue avec un pistolet factice dans un parc désert de Cleveland. Il a été abattu par la police sans que celle-ci engage le moindre dialogue.

– C’est un cas qui révèle de graves lacunes dans le respect des procédures. La police de Cleveland est connue pour la manière lacunaire dont elle est gérée. Il m’a été très difficile de voir de telles images.