A quoi pensait le major Nidal Hasan en appuyant sur la détente? Le 5 novembre, ce psychiatre militaire de 39 ans a tué 12 soldats et un civil dans la gigantesque base militaire de Fort Hood, au Texas. Etait-il atteint de troubles psychiques? En colère contre ses frères d’armes qui supportaient mal sa foi musulmane? Le président Barack Obama a affirmé sa volonté de faire toute la lumière sur l’affaire, le Congrès lui a emboîté le pas.

L’histoire, au départ est banale. Le 17 mai, Nidal Hasan est nommé major. Arrivé à Fort Hood le 15 juillet, il s’installe dans un minuscule deux-pièces à 350 dollars par mois, dans une cité-dortoir de Killeen, la ville garnison derrière la base militaire. C’est là qu’il apprendra son affectation le 28 novembre en Afghanistan, ce qui le conduit à dire à plusieurs reprises qu’il veut quitter l’armée.

A Victor «Abdullah» Benjamin, 30 ans, dont cinq dans l’armée et autant comme agent contractuel privé, Nidal Hasan dira simplement, un jour, devant la mosquée de Killeen, qu’il va «partir». Sur ce départ annoncé, «il n’a fait aucun autre commentaire», souligne le jeune homme, membre de la petite communauté musulmane de la ville, qui compte 70 familles. D’un ton calme et tranchant à la fois, il ajoute: «A quoi bon? Entre nous, on comprend vite qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle réjouissante. Quand on est musulman de l’armée américaine, il n’est pas bon d’aller dans d’autres pays tuer des musulmans.» A des membres de sa famille, Nidal Hasan rappellera qu’il est impossible pour un engagé comme lui de rompre avant terme son contrat qui court jusqu’en 2017. D’autant qu’en première ligne pour recueillir les témoignages de soldats de plus en plus nombreux victimes de troubles psychiques Nidal Hasan, membre du corps médical parlant couramment l’arabe, est devenu indispensable, dans une armée en manque de personnel.

«Tout cela est confondant», résume Jack Hammer en entamant un nouveau verre de whisky. Ancien de la guerre du Vietnam, cet escogriffe aux cheveux longs et veste de cuir passe ses journées de jeune retraité de 55 ans au bar de l’American Legion Post 233, un des douze centres pour «vétérans» que compte Killeen. Comme tous ses compagnons accoudés au comptoir de ce bouge enfumé, il suit l’affaire de la tuerie de près. Comme eux, il dit être à la fois «triste et en colère». «Parce que personne ne s’est posé les bonnes questions sur la place des musulmans dans l’armée, lâche-t-il d’un trait. Parce que les soldats sont de plus en plus fatigués et stressés, que l’on ne sait plus vraiment pourquoi on se bat, que l’encadrement est débordé et qu’il est temps pour tous ces jeunes de rentrer!»

A quelques boutiques de tatouage et dépôts-ventes de là, Michael Kern, soldat de 22 ans à la démarche triste, rentre à la base. Revenu d’Irak avec un syndrome de stress «comme beaucoup», il dit s’être vu proposer une consultation avec un psychiatre militaire dans deux mois seulement, bien qu’il ait fait part de ses pulsions suicidaires: «C’est intenable… Et je suis loin d’être le seul dans ce cas.»

Deux millions de soldats ont été envoyés en Irak et en Afghanistan depuis le début de la guerre. Un sur cinq, soit 400 000 selon les estimations de spécialistes, est atteint d’une dépression, d’un «stress post-traumatique» (PTSD) ou d’une addiction. Mais peu d’entre eux décident d’en parler, de peur d’être perçus comme des «faibles» ou de compromettre leur carrière. Les suicides ont doublé par rapport à 2004. Et le phénomène s’aggrave. De janvier à octobre, 133 soldats ont mis fin à leurs jours: 13 de plus par rapport à la même période de 2008.

«Si vous mettez en face de toute cette souffrance provoquée par la guerre et les rotations de plus en plus nombreuses des soldats, les 408 psychiatres qui travaillent pour l’armée américaine, soit un nombre de praticiens inférieur à celui d’une ville comme San Diego, vous avez une idée du tableau!» s’indigne Stephen Stahl, professeur de psychiatrie à l’université de Californie. Auteur d’une évaluation des soins dispensés à Fort Hood, il y dénonce la pénurie de spécialistes, «réduits à prescrire des médicaments plutôt qu’à engager une thérapie». Avec une quinzaine de psychiatres pour plusieurs centaines de patients, leur travail, dit-il, se déroule dans «un cadre de stress épouvantable».

La fusillade du major Hasan a fini par soulever la question du suivi des psychiatres militaires. Selon certains spécialistes, rien n’est prévu pour les évaluer et les accompagner, sauf un programme d’assistance basé sur le volontariat. Ironie de l’histoire, le général Robert Cone, commandant du IIIe Corps d’armée à Fort Hood, avait envoyé, trois jours avant le carnage, une mise en garde au personnel: «Je demande à tous les responsables et tous les niveaux de faire de la santé mentale des soldats une priorité.»

Cynthia Thomas lâche un sourire qui en dit long. «L’armée est un business, elle fait pression pour placer ses besoins au-dessus de ceux de ses soldats», dit cette femme énergique, mariée à un militaire blessé, victime lui aussi d’un PTSD. Depuis mars, celle que tout le monde ici appelle Mum, a ouvert, tout près de l’une des entrées de Fort Hood, un lieu de rencontre et d’aide pour les soldats victimes de troubles psychiques. Chaque jour, une quinzaine d’hommes en treillis s’y croisent. La demande est croissante, assure la responsable: «Les temps changent. Lentement, on sent l’édifice se fissurer et les militaires émettre des réserves sur les engagements passés et présents.» A preuve, dit-elle, sa propre expérience: «Jamais je n’aurais pu ouvrir cette maison, ici, à côté de la base, il y a encore un ou deux ans.»

Le 11 mai, un soldat américain avait ouvert le feu dans une clinique du Camp Liberty, près de Bagdad. Cinq personnes y trouvèrent la mort, dont deux membres de l’équipe médicale. «Aujourd’hui, dit le professeur Stephen Stahl, c’est un psychiatre qui tue des soldats!» Et de conclure: «Nous sommes arrivés aux limites d’un système.»