La Chine n’a-t-elle connu que 3321 morts du coronavirus, dont 2553 à Wuhan? A mesure que le virus se diffuse à l’étranger, les chiffres officiels chinois paraissent de moins en moins crédibles, alors qu’en moins de deux mois le virus a déjà fait plus de 11 500 victimes en Italie. Des médecins et responsables politiques occidentaux, horrifiés par la contagiosité du SRAS-CoV-2, accusent Pékin d’avoir empêché le monde de prendre conscience du danger, en mentant sur le bilan réel de la maladie. Sur place aussi, des éléments s’accumulent pour remettre en cause le bilan officiel.

La publication de plusieurs photos le 26 mars, par le magazine économique Caixin, a rallumé les doutes. Alors que la quarantaine se desserre progressivement à Wuhan, les cendres des défunts sont remises à leurs proches depuis le 23 mars. Les autorités espèrent rendre les cendres à temps pour la Fête des morts, Qingmingjie, le 5 avril, jour où les Chinois ont pour coutume d’aller donner des offrandes aux ancêtres et de balayer leurs tombes. Or, sur une photo de Caixin, on peut voir des milliers d’urnes funéraires dans leurs boîtes décorées en train d’être empilées par des employés. D’après le magazine, un chauffeur de camion a indiqué avoir livré deux cargaisons de 2500 urnes à un seul crématorium les 25 et 26 mars, alors que la métropole de Wuhan compte sept crématoriums en tout. Les autres établissements en ont-ils reçu autant?

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Files d'attente devant les crématoriums

Sur d’autres photos publiées par le magazine économique, on voit de longues files d’attente silencieuses devant des crématoriums. Ce que nous confirment des sources sur place. Pour aller chercher les cendres de son frère, M. Tan s’est levé aux aurores le dimanche 26 mars. Arrivé au crématorium à 6 heures du matin, il a reçu un ticket avec un numéro, et il est allé s’asseoir dans un hall, pour patienter toute la matinée, comme des centaines d’autres habitants de la ville. Finalement, il a reçu les cendres de son frère dans une urne de jade vers midi.

Sur les réseaux sociaux chinois, chacun y va de ses calculs. Il y a les estimations basses qui suggèrent seulement de doubler ou de tripler le décompte officiel, rappelant simplement que beaucoup de malades sont décédés avant d’avoir été testés. Et il y a ceux qui accusent les autorités d’avoir délibérément minimisé l’ampleur du drame, suggérant de multiplier le bilan par 10, 20 ou 30. A ce stade, le débat est impossible à trancher. On peut simplement regarder la moyenne des décès à Wuhan: 56 007 crémations en 2019, soit 14 000 par trimestre en moyenne. Après plus de deux mois de quarantaine stricte, il est normal que les cendres de milliers de personnes se soient accumulées sur les étagères des crématoriums.

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«Eviter que les corps ne s’empilent»

Pour autant, les connaisseurs du pays n’ont pas été surpris par l’ampleur de l’épidémie. «Dès fin janvier, la ville de Wuhan a rendu la crémation gratuite, facilité les procédures et mobilisé beaucoup de moyens de transport pour se débarrasser des corps au plus vite, rappelle Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine et de la Corée pour la Fondation pour la recherche stratégique. Ce n’était pas forcément pour les cacher, c’était aussi pour des raisons sanitaires, pour éviter que les corps ne s’empilent dans les morgues des hôpitaux. Donc dès fin janvier il y a eu des informations sur une surmortalité très importante. Est-ce que c’était 20%, 30% ou deux fois plus, on ne sait pas», reconnaît le chercheur.

Les changements constants des méthodes de calcul destinées à estimer le nombre de cas ajoutent à la confusion. Le 12 février, face au manque de tests, les autorités de la ville de Wuhan avaient décidé d’autoriser le diagnostic des cas de Covid-19 par de simples radiographies des poumons. Le nombre de cas avait explosé de 14 000 en une seule journée, un rattrapage ponctuel. Mardi 31 mars, les autorités ont annoncé un septième changement de méthode en deux mois et demi: à partir du 1er avril, le pays inclura les cas asymptomatiques, non pris en compte dans le décompte officiel depuis début février, alors que l’Organisation mondiale de la santé définit les cas de Covid-19 comme ceux testés positifs, quelle que soit leur situation clinique.

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Des patients positifs mais exclus des statistiques

D’après le quotidien hongkongais South China Morning Post, qui cite des informations classifiées du gouvernement chinois, le nombre de patients positifs mais exclus des statistiques chinoises s’élève à 43 000, alors que la Chine a déclaré 81 966 cas. Wuhan continue d’enregistrer plus d’une dizaine de nouveaux cas asymptomatiques par jour parmi des proches de malades ou des soignants testés par précaution, mais la ville ne déclare quasiment aucun cas depuis deux semaines. Si les autorités ont à nouveau changé de politique, c’est que le rôle de ces personnes sans symptômes dans la diffusion du virus est considéré comme très probable.

Connaîtra-t-on un jour le bilan réel du Covid-19 en Chine? «La transparence sur le nombre de morts en temps réel est difficile: les dépistages ne sont pas systématiques et il faut que l’information remonte, explique Antoine Bondaz. Par contre, après coup, une analyse statistique du nombre de décès est possible. Les démocraties possèdent cette transparence. Il reste à savoir si la Chine sera capable de l’afficher dans la période post-crise. Pour l’instant, ce n’est pas le cas.»

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