Le moine tibétain Palden Gyatso, le Mexicain originaire du Chiapas Hernandez Aguilar, la Malienne Soyata Maïga et l'Américain Bryan Stevenson font partie de ces milliers de personnes qui œuvrent en faveur des droits de l'homme. Ce sont ces anonymes qui fournissent 90% de ce que l'opinion internationale sait sur les exécutions extrajudiciaires, les enlèvements, le recours à la torture, les entorses les plus graves à la légalité… Ce sont eux les yeux d'Amnesty international, des organisations non gouvernementales, des médias, des Nations Unies.

Pour prévenir toute publicité gênante, les régimes totalitaires n'hésitent pas à les harceler, à les censurer, à les emprisonner et parfois à les abattre. C'est pour protéger ces indispensables témoins que s'est ouvert vendredi et pour trois jours «Forum 98», en présence de Mary Robinson, haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, de la conseillère fédérale Ruth Dreifuss et du conseiller d'Etat genevois Laurent Moutinot.

Président de «Forum 98» et cheville ouvrière de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT), Eric Sottas explique l'objectif de cette réunion: «Après quatorze ans de discussion, l'ONU vient de parvenir à un texte pour protéger les défenseurs des droits de l'homme. Mais cette déclaration ne restera qu'un bout de papier sans réelle portée, si nous ne trouvons pas des mécanismes concrets d'application.» Rencontres avec des participants de «Forum 98».

Répression chinoise

Palden Gyatso, âgé de 67 ans, a passé trente-trois ans dans les prisons et les camps de travail chinois. Son crime, aux yeux des autorités de Pékin? Etre «un élément réactionnaire» pour avoir exigé la fin de l'occupation chinoise du Tibet. «Lorsque j'ai été emprisonné à la prison du district de Panam dans le sud du Tibet, avec mes camarades, j'ai été battu, fouetté, soumis à diverses tortures dont l'électricité, suspendu en l'air et jeté dans l'eau glacée en hiver… Nous étions obligés de voler de la nourriture pour les cochons, de nous nourrir d'herbes ou de mâcher de vieux objets de cuir pour survivre. En 1962, je me suis échappé, mais j'ai été repris. J'ai écopé de huit années supplémentaires de détention et pendant six mois, tous les jours, j'ai été battu avec des barres de métal…», raconte-t-il. Le 25 août 1992, Palden Gyatso a fini de purger sa peine. Treize jours plus tard, il s'est enfui du Tibet pour rejoindre le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala, au nord de l'Inde. «Avant de m'enfuir, j'ai pris des instruments de torture qu'utilisent les autorités pénitentiaires chinoises. Je vais les montrer aux participants de «Forum 98».

Lutte contre la peine de mort

Bryan Stevenson est originaire du sud des Etats-Unis. Depuis dix ans, à la tête de l'organisation «Justice pour tous en Alabama», cet avocat est engagé dans la lutte contre la peine de mort: «Trois mille personnes attendent d'être exécutées aux Etats-Unis. Parmi elles, la moitié sont noires, alors que la population noire n'est que de 12%. La peine de mort est appliquée de manière discriminatoire contre les minorités ethniques et les pauvres. De surcroît, aux Etats-Unis, on n'hésite plus à condamner à mort des mineurs. Ils sont aujourd'hui 40, âgés de 16 et 17 ans, à attendre l'application de la peine capitale. Les malades psychiatriques sont eux aussi exécutés. Récemment, un ressortissant paraguayen a été mis à mort, sans que toutes les voies de recours aient été épuisées…» Pour Bryan Stevenson, le constat est simple: «La peine de mort aux Etats-Unis viole les droits fondamentaux constitutionnels et le droit international.» Pour faire changer les choses, le responsable de «Justice pour tous en Alabama» veut mettre davantage de pression sur les autorités américaines.

Egalité des sexes

Soyata Maïga est vice-directrice des femmes juristes du Mali. Elle se bat depuis longtemps pour l'égalité des sexes dans un environnement hostile marqué par la montée en puissance des groupes islamistes. «Au Mali, nous subissons encore le poids des préjugés. Lorsque j'étais magistrate, des hommes refusaient de répondre à mes questions, sous prétexte que j'étais une femme. Encore aujourd'hui, les femmes n'accèdent que rarement à la justice, soit par ignorance, soit en raison de certains dispositifs législatifs, soit par manque d'argent», constate-t-elle. Les coutumes traditionnelles constituent aussi un frein: «Chez les Bambaras, la femme n'accède pas à la propriété de la terre. Elle fait même partie de la masse successorale, en cas de décès de son mari.» Soyata Maïga se bat sur plusieurs fronts: le combat contre l'excision, l'aide aux enfants des rues, les femmes prisonnières «violées et battues par le personnel pénitentiaire»…

Défense des religieux

Vo Van Ai vit en exil à Paris. Vice-président de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) et directeur du bureau d'information de l'Eglise bouddhique unifiée du Vietnam, Vo Van Ai dénonce la répression dont sont victimes les religieux dans son pays d'origine. La semaine dernière, il s'exprimait devant la sous-commission des droits de l'homme des Nations Unies: «Les autorités vietnamiennes ont lancé une vaste campagne de répression dans les provinces des hauts plateaux de Daklak, Kontum, Gia Lai et Lam Dong, contre les bouddhistes et les protestants. En décembre 1997, une église protestante a été rasée dans le district de Don Duong. Dans la province de Ha Giang, 300 membres de la minorité Hmong ont été battus, arrêtés et emprisonnés pour avoir demandé à se convertir au protestantisme. Les cadres du Parti communiste local leur ont répondu: «Il n'y a pas de tradition de protestantisme dans cette région, vous n'avez donc pas le droit de devenir protestants.» En novembre 1997, des centaines de pagodes de l'Eglise bouddhique unifiée du Vietnam ont été confisquées et intégrées de force dans l'Eglise bouddhique d'Etat. Nombre de clercs et de laïcs sont détenus arbitrairement au Vietnam du seul fait de leurs croyances religieuses…» Vo Van Ai est amer de l'attitude des gouvernements occidentaux, «complices des bourreaux, au nom de leurs intérêts économiques».