Tout un océan sépare le Vieux du Nouveau Continent, au propre comme au figuré. Les formules de politesse – «grande amitié» – prononcées par le président français, Jacques Chirac, avant sa visite de deux jours, ce vendredi et samedi, à Washington cachent mal les nombreux différends. Ces dernières semaines, les Etats-Unis et la France se sont affrontés publiquement sur différents dossiers, par journaux interposés. «Paris passe presque autant de temps à essayer de contrer la puissance américaine qu'à coopérer avec elle…» écrit le New York Times. De son côté, Libération reprend une déclaration d'Hubert Védrine, ministre français des Affaires étrangères: «La France vise à assurer que le monde de demain aura plusieurs pôles, au lieu d'un seul.»

Synthèse des dossiers épineux.

Guerre des bananes. Les Etats-Unis contestent à l'Europe le droit de privilégier les importations de ses anciennes colonies (Afrique-Caraïbes-Pacifique) et de discriminer la zone dollar (Amérique du Sud et centrale) avec un fort droit de douane. L'Organisation mondiale du commerce (OMC) a tranché en faveur des Américains. L'Europe refuse de se plier au verdict.

Bœuf aux hormones. L'Europe ferme ses portes à la viande américaine aux hormones de croissance. Les Américains crient au protectionnisme et ont demandé à l'OMC de trancher.

Super 301. Cet article de la législation américaine autorise Washington à imposer unilatéralement des sanctions commerciales contre ses partenaires. Exaspéré par la guerre des bananes et celle de la viande de bœuf aux hormones, Washington a décidé de punir l'Europe. Et demandé à l'OMC de pouvoir surtaxer des produits européens d'une valeur de 520 millions de dollars dès le 3 mars. A son tour, l'Europe vient de demander à l'OMC de statuer sur l'article Super 301, qu'elle considère incompatible avec les règles du libre-échange.

Loi Helms-Burton. Telle l'épée de Damoclès, cette loi menace les entreprises européennes présentes à Cuba: elles risquent l'exclusion du marché américain. L'Europe a résisté avec succès contre une autre loi identique – la loi D'Amato – qui prônait des sanctions contre les entreprises étrangères commerçant avec l'Iran et la Libye. En mai dernier, Washington a levé la menace en échange d'une coopération contre le terrorisme, ainsi que d'un code de discipline, par lequel les Européens s'engagent à ne pas acquérir les biens expropriés par le régime de La Havane.

Système financier international. La France propose que le Fonds monétaire international instaure un système de contrôle sur les flux et la volatilité des capitaux, pour assurer la stabilité de l'économie mondiale. Les Américains sont sceptiques.

Parité euro-dollar-yen. La France, mais aussi l'Allemagne et le Japon ne souhaitent pas une trop grande volatilité entre les trois plus grandes monnaies. Paris propose que les banques centrales puissent acheter et vendre dollars, euros ou yens en cas de turbulences. Une telle mesure réduirait les risques de balances commerciales trop imprévisibles. Les Etats-Unis y sont opposés.

Irak. L'Europe, mais surtout la France, dénonce l'unilatéralisme américain qui dicte la politique internationale sur l'Irak. Paris et d'autres capitales européennes s'efforcent de trouver une solution: mettre fin à l'embargo ou augmenter la vente du pétrole irakien en échange de l'acceptation par Saddam Hussein d'un plan de surveillance de l'arsenal biologique, chimique et nucléaire irakien. Les Américains, eux, veulent maintenir l'étau autour de l'homme fort de Bagdad.

Kosovo. C'est une guerre pour le prestige. Américains et Européens sont sur la même longueur d'onde aux négociations entre les indépendantistes kosovars et Belgrade à Rambouillet, en France. Mais les Etats-Unis n'entendent pas laisser le crédit d'un éventuel succès aux Européens. Le plan de paix en discussion est américain et c'est Washington qui exerce la pression sur Belgrade.

OTAN. Les Américains reprochent à la France de vouloir diminuer leur influence sur l'Alliance atlantique. Autre litige: Washington souhaite que l'OTAN puisse intervenir militairement «hors zone» (en dehors de ses pays membres), et cela sans avoir besoin d'obtenir une autorisation de l'ONU. Inacceptable pour Paris, avocat d'un fort pôle européen.