Les dirigeants d’Ennahda se dressent contre les coups de boutoir de l’opposition laïque en Tunisie, qui a réuni des milliers de sympathisants dans la rue pour réclamer la démission du gouvernement dominé par le parti islamiste. La colère ne tarit pas depuis l’assassinat de Mohamed Brahmi, député de Sidi Bouzid, tué jeudi dernier de 14 balles tirées à bout portant. C’est le troisième assassinat politique en moins d’un an dans le pays, survenu cinq mois seulement après l’élimination d’un autre opposant de gauche, Chokri Belaïd. Les autorités suspectent un djihadiste, Boubakeur El Hakim, d’être l’auteur de ces deux crimes.

Eléctions le 17 décembre

Dans une tentative de calmer les esprits, le premier ministre tunisien, Ali Larayedh (Ennahda), a proposé lundi soir le 17 décembre pour la tenue des prochaines élections législatives. Une annonce chargée de symbole, puisque c’est à cette date, en 2010, que le vendeur ambulant Mohamed Bouazizi s’était immolé par le feu, ouvrant la voie à la révolte contre l’autoritarisme du président Ben Ali. Ali Larayedh a ajouté qu’il excluait la démission de son gouvernement. «Nous ne nous accrochons pas au pouvoir mais nous avons un devoir et une responsabilité que nous assumerons jusqu’au bout», a-t-il dit à la télévision nationale après une réunion de crise de son cabinet.

L’opposition laïque, qui réunit depuis vendredi dernier les membres du parti Nidaa Tounes et le Front populaire – une coalition de gauche – sous la bannière du Front du salut national, appelle au départ immédiat des islamistes, à la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC), à la formation d’un «gouvernement de salut national» et à l’organisation de nouvelles élections. Abdeljalil Dhahri, membre de Nidaa Tounes, exilé à Genève, fustige avec hargne les dirigeants islamistes: «Ce sont des terroristes capables de tout pour rester au pouvoir. C’est vrai, ils ont été élus démocratiquement, mais maintenant ils servent leur propre intérêt avant la démocratie.»

Cet anti-islamiste convaincu, ancien du parti de l’ex-président Ben Ali – comme de nombreux membres de Nidaa Tounes –, se dit menacé et a demandé l’asile politique à son arrivée en Suisse, en avril 2013. A ses yeux, Ennahda est responsable de tous les maux de la Tunisie, y compris les assassinats des deux opposants de gauche. «Les Ligues islamistes de défense de la révolution ont carte blanche pour mener leurs actions criminelles», dit-il. Son récit fait écho à la rage qui a saisi une opposition radicalisée, creusant chaque jour un peu plus encore les divisions entre pro et anti-islamistes. Dans la rue, c’est à celui qui rassemblera le plus de forces. Hier soir, les deux camps se faisaient face à nouveau sur la place du Bardo à Tunis, devant le siège de l’Assemblée nationale constituante. Dimanche déjà, près de 10 000 personnes étaient réunies dans la capitale lors d’un sit-in qui s’est terminé tard dans la nuit, alors que l’ANC poursuit le processus de rédaction de la Constitution.

Après un cumul de retards, le texte devrait être adopté d’ici à fin octobre. A moins que la crise ne réduise à nouveau l’agenda politique à néant. Car l’ANC risque la paralysie: une soixantaine de ses députés ont décidé de boycotter ses travaux pour descendre dans la rue et encadrer les manifestations. L’opposition espère gagner le ralliement d’une dizaine de députés supplémentaires pour atteindre le chiffre de 73, soit un tiers de l’ANC, qui permettrait de bloquer le processus politique .