recueillement

Les foules défilent devant son cercueil, et Jacques Chirac est réinventé par le deuil national

Des milliers de personnes ont gagné l'esplanade des Invalides pour saluer, tout au long de l'après-midi, le cercueil de l'ancien président. Une foule compacte qui, sous la pluie, attend son tour devant le cercueil et ne veut pas entendre parler des zones d'ombre d'un chef d'Etat sacré président «le plus populaire de la Vème République». Reportage

Ils sont venus. Dès le petit matin, Huguette et son mari, tous deux retraités, étaient installés sur le trottoir, rue de Grenelle, à proximité de l'Ambassade de Suisse. Juste en face: l'esplanade des Invalides, le dôme de l'Eglise Saint Louis des Invalides  et la fameuse cour carrée, où est présenté, depuis 14 heures, le cercueil de l'ancien président Jacques Chirac, en présence de sa famille. Deux drapeaux français  de part et d'autre du porche de l'église. Plusieurs centaines de mètres de queue dans la fameuse cour carrée. Quelques minutes à quatre ou cinq personnes devant la dépouille de l'ancien Chef de l'Etat, surmontée d'un grand portrait du candidat en campagne, souriant, lors de la présidentielle de 2002. Un protocole inédit, avant les cérémonies religieuses prévues lundi, puis l'inhumation.

Dimanche de pluie à Paris. Ciel gris. Le couple, comme quelques-autres qui se pressent à leurs cotés, s'est aussi rendu vendredi au Palais de l'Elysée pour signer le registre de condoléances ouvert sur décision d'Emmanuel Macron, qui accueillera le cercueil aux Invalides. Un transistor posé par terre, amené par une famille de Saint-Cloud, dans la banlieue ouest, distille le résultat d'un sondage dominical selon lequel Jacques Chirac est désormais perçu comme le «meilleur président» de la Vème République.

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«Le plus sympa»

Devant De Gaulle. Devant Mitterrand. Vrai? «En tout cas, il était le plus sympa» lâche Huguette, ancienne gérante d'un magasin de fleurs proche de la Mairie de Paris. Son mari corrige: «Il a fait des milliers de kilomètres en campagne électorale pour venir nous saluer, nous les Français. Je l'avais vu en 1977, lorsqu'il voulait s'emparer de Paris. Ma présence, c'est pour lui serrer la main, comme autrefois..»

A ce propos: Le général de Gaulle, histoire d’un homme et de son mythe

Les trottoirs sont mouillés. Le cordon de policiers est déployé pour guider la foule jusqu'au cercueil. Un kilomètre environ sépare l'esplanade des Invalides de l'Eglise Saint-Sulpice où aura lieu, lundi, la messe solennelle d'hommage à Jacques Chirac, en présence d'une trentaine de chefs d'Etat ou de gouvernement étrangers, dont le président russe Vladimir Poutine.

Le cortège funèbre, entouré de motards, sera salué à 10h45 lundi par Emmanuel Macron avant de s'ébranler vers Saint Sulpice où l'office aura lieu vers midi. Il pourra alors être suivi par la foule. Le conseiller fédéral Guy Parmelin, attendu en visite officielle lundi pour rencontre son homologue français Bruno Le Maire, représentera la Suisse lors de l'office religieux. Il sera reçu dans l'après-midi, aux cotés des autres dignitaires étrangers, par le président français.

Notre éditorial du 26 septembre 2019: Jacques Chirac, une histoire de France

Trois anciens présidents, l'histoire d'une République

Fait marquant: les trois anciens présidents de la République seront aux cotés d'Emmanuel Macron dans cette église du VIème arrondissement a proximité du lieu où vécut, ces dernières années, le couple Chirac. Nicolas Sarkozy, longtemps membre intime du clan avant de trahir son mentor en 1995 pour Edouard Balladur. François Hollande, avec lequel Jacques Chirac partageait ses racines électorales corréziennes, et auquel il affirma, en pleine campagne de 2012: «Moi, je vote Hollande». Valéry Giscard d'Estaing enfin: l'ennemi politique de toujours, âgé de 93 ans. Giscard qui le nomma premier ministre en 1974 après avoir profité de son soutien pour l'emporter face à François Mitterrand, puis perdit la présidentielle suivante largement en raison de l'hostilité des chiraquiens.

C'est l'histoire d'une République qui défilera, lundi, en direct, avant l'inhumation privée au cimetière voisin du Montparnasse où Jacques Chirac sera le premier chef d'Etat français de l'après guerre enterré à Paris, aux cotés de sa fille Laurence disparue en 2016. 

Les affaires, question d'époque

Retour vers ceux qui arrivent encore ce dimanche, certains avec une fleur dans les mains, d'autres avec une photo, devant les Invalides. Un rayon de soleil tombe sur le dôme des Invalides. Se souviennent-ils des affaires politico-financières qui scandèrent les douze ans de présidence de Jacques Chirac, et surtout ses trois mandats à la mairie de Paris (1977-1995)? Se souviennent-ils de son procès pour l'affaire des emplois fictifs de cette mairie qui lui servit de tremplin présidentiel, à l'issue duquel il fut, en 2011, condamné à deux ans de prison avec sursis pour «détournement de fonds publics» et «abus de confiance», peine dont il ne fit pas appel, après avoir été absent des débats pour raisons de santé?

Jacques était l'un des chauffeurs de la mairie de Paris. Il est venu avec son fils, quadragénaire lui aussi employé par l'administration de la capitale. Il se risque devant un groupe de supporters, tous «anciens du RPR», le parti chiraquien: «On ne peut pas mentionner ces affaires sans les remettre dans le contexte de l'époque. Les valises d'argent, le financement occulte de la vie politique, tout le monde faisait cela....».

Un homme spectacle

Mais quid, alors, des trahisons politiques à répétition ? Ce Chirac qui fit battre Giscard. Ce Chirac qui rencontra en secret, en 1988, le leader du Front National Jean Marie Le Pen dans l'espoir de faire battre François Mitterrand, alors que durant toute sa vie politique, le président décédé le 26 septembre se battit contre le FN?

Sourires gênés. Haussement d'épaules. Ce Chirac-là est réinventé par l'homme et le deuil national. Même Le Pen, 91 ans, a salué celui qui le battit à plate coutures à la présidentielle de 2002, et qu'il continue de présenter comme son «ennemi» dans le second tome de ses mémoires, à paraitre ce mercredi. «Chirac, c'est un spectacle pour nous. Le Bébète Show. Les Guignols de l'info. Le pantalon relevé bien haut» rigole un jeune membre des républicains, le parti de droite, lointain successeur du RPR.

Les mêmes contradictions que ses électeurs

Voilà un président entré au panthéon de la politique française parce qu'il était sympa, volubile, roublard, cynique.... habité au fond des mêmes contradictions que ses concitoyens: «Giscard et Mitterrand n'étaient pas comme nous. Ils incarnaient deux face du pouvoir», expliquait vendredi sur France Info l'ancien directeur de Libération Serge July. «Le premier était la face aristocratique du pouvoir. Le second représentait la face intellectuelle. De Gaulle, lui, était l'histoire. Chirac, c'est le président que vous pouviez appeler Jacques ou même Jacquot». Alors qu'Emmanuel Macron, en juin 2018, recadra un adolescent qui l'avait appelé «Manu»...

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Deux retraités

Au café de l'esplanade, de l'autre coté du boulevard qui mène à la Seine puis à l'Elysée, deux couples de retraités bien mis se sont assis. Ils promettent de revenir le 6 octobre pour une toute autre manifestation: celle de l'opposition de droite  au projet de loi sur la procréation maternelle (PMA) assistée ouverte à toutes les femmes. Tous deux ont voté pour François Fillon en 2017. Chirac était-il de droite, lui qui flirta un temps avec l'ultra-libéralisme (dans les années 80), avant de reculer devant la colère face aux réformes dans les années 90, et de laisser filer dette et déficit publics?

Lui: «La France est compliquée, Chirac le savait. Que voulez-vous, on a le président qu'on mérite. Mais au moins, il donnait l'impression que le pouvoir nous appartenait. Il était de la caste des hauts fonctionnaires, mais il connaissait le peuple. il n'en avait pas honte».

Elle: «Oui, il était de droite. La famille. La nation. L'ordre. Il défendait ces valeurs.» On tente de venir sur le terrain intime. Chirac le séducteur, dont son épouse Bernadette - qu'il vouvoyait - disait « qu'autour de lui, les femmes galopaient»? Chirac, «super-menteur», tourné en dérision par les Guignols? Plus le coté sombre des années Pasqua et de la répression policière de 1986, lors des manifestations étudiantes réprimées (déjà) par des policiers voltigeurs en moto, qui coutèrent la vie à Paris, tout prés de l'église Saint Sulpice, au jeune Malik Oussekine? «Il n'avait pas donné cet ordre», s'énerve Jeanne, qui se présente comme enseignante dans un lycée catholique. «En France, on croit que le président est responsable de tout. Arrêtons. Et si l'on regardait, d'abord, l'image qu'il laisse de la France à l'étranger? Or sous Chirac, la France était respectée!»

Le bon roi, qui fut duc de Paris

Un journaliste du Monde, vétéran de la scène politique, nous avait vendredi donné cette explication simple à l'émotion populaire suscitée par la disparition de Jacques Chirac: «Que veux-tu, c'est la monarchie française. Les Français viennent pleurer le bon roi. Celui qui fut avant un bon duc de Paris. C'est aussi cela, la France.»

On regarde les messages laissés sur le registre de condoléances de l'Elysée et les images des chaines d'information continue. Des «Merci Président». Un «Vous avez soigné la France». Un «Nous n'étions pas toujours digne de vous». Le roi Chirac est pleuré. Le président Chirac et ses erreurs, ses mensonges, ses trahisons et ses reculades, est aujourd'hui pardonné.

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