ÉTATS-UNIS

Fox News, voix du conservatisme américain, en pleine crise

Limogé, le patron de la chaîne câblée avait instillé une culture de misogynie et de surveillance au sein de Fox News. Défendant un agenda ultra-conservateur, elle n’en demeure pas moins la chaîne câblée la plus regardée du pays

Créée en 1996 par le groupe du milliardaire australo-américain Rupert Murdoch, Fox News traverse la pire crise de son existence. Son directeur général, Roger Ailes, prié de prendre la sortie en juillet dernier, est au cœur d’un scandale de harcèlement sexuel grave. Pendant des années, il a utilisé sa position de patron pour faire des avances à des femmes employées par la chaîne et pour les menacer si elles ne s’exécutaient pas.

Au début juillet, Gretchen Carlson a porté plainte devant la justice américaine pour dénoncer Roger Ailes qui a répandu, selon une enquête fouillée de Gabriel Sherman publiée dans le «New York Magazine», une culture de «misogynie, de corruption, de surveillance et de diffamation». Dans sa plainte, l’ex-animatrice de l’émission Fox & Friends et ex-Miss America par ailleurs diplômée de Stanford, rappelle des propos tenus par son patron qu’elle a enregistrés pendant près d’un an avec son smartphone: «Je pense que toi et moi aurions dû avoir une relation sexuelle il y a déjà longtemps. Tu aurais été meilleure et j’aurais été meilleur.» Roger Ailes lui demandait même de se retourner de sorte qu’il puisse «voir son postérieur» et l’exhortait à porter certains habits qui mettaient en évidence sa silhouette. Gretchen Carlson a refusé les avances, mais en a payé le prix fort. Son salaire a été sérieusement réduit de même que sa visibilité sur la chaîne. Elle a finalement été virée de son poste d’animatrice de Fox & Friends. Le grand patron a nié en bloc, mais la 21st Century Fox, qui l’a depuis, destitué, n’a visiblement pas cherché à le soutenir, acceptant un règlement du cas Carlson pour 20 millions de dollars.

Il demandait à des journalistes de danser devant lui dans des chambres d’hôtel

L’action en justice de la journaliste a provoqué une réaction en chaîne. Nombre de femmes ont brisé le silence que le patron et ses proches avaient imposé dans les coulisses de Fox News. L’une d’entre elles, Laurie Luhn, a même rompu la clause de confidentialité découlant d’une affaire similaire avec la chaîne, laquelle l’avait indemnisée à hauteur de 3,15 millions de dollars. Contrairement à Gretchen Carlson, elle avait accepté les propositions de Roger Ailes, de danser devant lui dans des chambres d’hôtel. Selon le média Vox, il l’avait sommée de faire ce qu’il souhaitait: «Dis-moi que tu vas faire ce que je te dis de faire, quand je te dis de le faire. N’importe quand, n’importe où quand je t’appelle.» Il fit même chanter son employée, plaçant dans un coffre-fort une vidéo la montrant en train de danser dans une tenue légère. Déboussolée, Laurie Luhn fera une tentative de suicide. Des hauts responsables de Fox News proches de Roger Ailes ont contribué à maintenir une chape de silence sur les pratiques grotesques de leur patron. Ce dernier, natif de l’Ohio, avait transformé la chaîne câblée en une sorte d’État autoritaire avec des caméras de surveillance partout, les messageries de collaborateurs étant régulièrement contrôlées. Quand il n’aimait pas quelqu’un, il chargeait son département de la communication de diffuser discrètement auprès de journalistes extérieurs des informations erronées au sujet de la personne concernée.

Le roi de l’audience

Le scandale Ailes est un véritable séisme. Et il aura fallu le temps au milliardaire Rupert Murdoch pour réagir. Ce dernier a toujours été rétif à réprimander Roger Ailes publiquement. Mais face au risque de voir partir la journaliste vedette Megyn Kelly et la crise se propager, le magnat des médias a finalement décidé, sur conseil de ses deux fils, de limoger Roger Ailes tout en permettant à ce dernier de rester un de ses conseillers. La réticence de Rupert Murdoch s’explique. Roger Ailes a permis à Fox News de dépasser la rivale CNN dès 2002 déjà. Il en a fait une entreprise très prospère qui génère près d’un milliard de dollars de revenus par an, soit près de 20% des bénéfices de la 21st Century Fox, selon le «New York Magazine». Outre-Atlantique, Roger Ailes, 76 ans, qui est passé par NBC et CNBC, est considéré comme l’un des producteurs les plus puissants du pays. Il est l’un des hérauts les plus efficaces du conservatisme américain. Le journaliste Gabriel Sherman estime qu’il a façonné parfois de façon déterminante le débat national en promouvant par exemple l’invasion de l’Irak en mars 2003, en favorisant l’émergence du Tea Party ou encore en alimentant la théorie du complot autour du certificat de naissance du président Barack Obama dans le sillage de l’actuel candidat à la Maison-Blanche Donald Trump.

Stratège de la campagne électorale de Richard Nixon en 1968, Roger Ailes avait déjà une réputation sulfureuse par rapport aux femmes qui l’aurait empêché de travailler à la Maison-Blanche sous Nixon. A Fox News, il a pris fait et cause pour son ami Donald Trump. Pilier de la chaîne, l’animatrice Greta van Susteren, proche du patron, s’est elle aussi montrée plutôt empathique envers Donald Trump. Elle quitte elle aussi Fox News.

Aujourd’hui, le départ de Roger Ailes, monnayé à hauteur de 44 millions de dollars, est loin de régler tous les problèmes. Plusieurs contrats de présentateurs vedettes comme Bill O’Reilly, Sean Hannity et Megyn Kelly arrivent à échéance l’an prochain. Les deux premiers pourraient décider de quitter la chaîne qui promet pourtant de rester la télévision conservatrice qui a servi pendant des années la cause du Parti républicain. Pour l’heure, Fox News reste la chaîne câblée la plus regardée. Du 28 août au 4 septembre, elle a eu 1,3 million de téléspectateurs en moyenne durant la journée et 2,2 millions en prime time le soir. En comparaison, MSNBC, la chaîne plus à gauche proche des démocrates, a enregistré 665 000 téléspectateurs durant la journée et 1,2 million en prime time. CNN se classe troisième avec respectivement 646 000 et 905 000 téléspectateurs. Fox News devra-t-elle se réinventer après la présidentielle du 8 novembre?

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