France

Français, Bourguignons, Lorrains, Suisses… L’identité française racontée par un philatéliste

A Nancy, l’expert philatéliste Jean-Louis Heckler scrute l’identité nationale à travers d’autres prismes que ceux de la politique. En regardant, au besoin, de l’autre côté de la frontière helvétique

Dans la vitrine de sa boutique de timbres de collection et de livres rares sur la philatélie, Jean-Louis Heckler a placé un ouvrage sulfureux. Publié au seuil du siècle dernier, alors que la République française sortait à peine de la Première Guerre mondiale, Le Cabinet noir raconte, dans le menu détail, comment les rois de France faisaient, depuis Louis XVI, décacheter les lettres scellées à la cire, pour déjouer les complots et traquer leurs opposants. Amusant parallèle: en 2017, l’expression «cabinet noir» truffe désormais les discours de François Fillon, qui accuse l’Elysée de le persécuter, par juges et «Penelopegate» interposés.

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Le candidat de la droite et ses dénonciations hantent donc l’antre de Jean-Louis Heckler, à deux pas de la place Stanislas: «Dans cette région frontière qu’est la Lorraine, l’identité française a toujours été manipulée. Toutes les armées européennes sont passées par ici au cours des siècles. Nancy était la capitale du Duché de Lorraine. Charles le Téméraire est mort ici, dévoré par les loups en 1477. Le Saint-Empire romain germanique était à nos portes. Se dire Français était pour les uns une revendication, pour les autres une traîtrise», explique-t-il au Temps, en tirant de ses rayonnages sa grande fierté: l’album culte de la philatélie suisse signé Mirabaud et Reuterskiöld, dans une belle reliure rouge.

Le souvenir de Grandson

La Suisse voisine: pour Jean-Louis Heckler, la dissocier de l’identité française dans ses marches de l’est n’a pas de sens. Tout comme il faut aujourd’hui intégrer le Luxembourg, vers lequel affluent chaque matin des dizaines de milliers de frontaliers. Une explication pas seulement économique, mais très historique, qui trouve selon lui sa source sur les rives du lac de Neuchâtel, à Grandson. C’est là que, le 2 mars 1476, l’homme le plus puissant de l’Europe lance une attaque qui lui sera fatale. Charles le Téméraire est duc de Bourgogne. Il dirige les terres les plus riches du continent, contrôlant les principaux débouchés commerciaux de l’Italie aux Flandres. Mais à Grandson, sa cavalerie est décimée par les couleuvrines et les fameuses piques des Suisses. Le Téméraire n’a plus qu’à regagner ses terres, pour mourir sur un autre champ de bataille en Lorraine, à Nancy, quelques mois plus tard. «Qui sait ce que l’Europe serait devenue s’il avait remporté cette bataille? La Bourgogne serait-elle devenue un royaume? Serions-nous Bourguignons ou Français aujourd’hui?» s’interroge Jean-Louis Heckler.

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L’identité toujours. Devant le Musée lorrain, près de la splendide place Stanislas, un groupe de touristes japonais s’attarde. Ils arrivent de Domrémy, le village de Jeanne d’Arc où ils ont visionné un film parlant de la guerre de Cent Ans, de l’alliance entre les Anglo-Normands et les Bourguignons contre le roi de France sauvé par la «pucelle», Charles VII. Ils feuillettent leur guide. Posent des questions. Ne comprennent plus. «Qui était Français, alors?» interroge Hideko, un ingénieur septuagénaire venu de Tokyo. La caissière du musée ne sait pas trop répondre. Devant sa caisse, une pile du magazine Grand Est, édité par L’Est Républicain et daté de mars 2017, pose une autre question en couverture, liée aux récents redécoupages des régions françaises: «Vaut-il mieux être Alsacien que Lorrain?»

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