Les Français vont-ils rester, face à l’épidémie de Covid-19, les éternels rebelles prêts à défier l’ordre public? Les premières journées de confinement, à partir de ce mardi 17 mars à midi, vont être déterminantes. A Paris, le spectacle des parcs bondés ce dimanche avait révolté les médecins affairés à combattre le virus, dans des hôpitaux au bord de la saturation. Tour d’horizon d’une France qui, lundi soir, était presque totalement rivée devant son écran pour entendre Emmanuel Macron. Plus de 35 millions de téléspectateurs ont suivi sa seconde allocution annonçant, entre autres, le report du second tour des élections municipales prévu le 22 mars. L’Assemblée nationale et le Sénat doivent en urgence examiner cette semaine les textes de lois indispensables pour acter le report du second tour des municipales et codifier le confinement imposé à la population.

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■ «Confinement» ou non? La question qui continue de fâcher

Emmanuel Macron n’a pas prononcé, lors de son allocution de lundi soir 16 mars, le mot «confinement». Résultat: une profusion de messages sur internet et les réseaux sociaux, et des débats à n’en plus finir dans les médias sur la nature exacte des mesures prises. Dans les faits, pourtant, les recommandations sont claires et elles concernent tous les citoyens français ou personnes se trouvant actuellement en France. «Il s’agit de mesures de confinement identiques à celles que nos voisins italiens et espagnols ont mises en place», a précisé le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, reprenant, lui, le fameux terme et parlant des «mesures les plus restrictives en Europe».

En clair: rester chez soi devient la règle à partir de ce mardi midi, avec comme seuil de tolérance l’interaction avec moins de cinq personnes par jour, comme l’ont précisé les experts depuis le début de la journée. Cette mesure, c’est important, ne vaut pas que pour les grandes villes mais pour tout le pays. Les écoles, crèches et universités étant fermées jusqu’à la fin avril, les enfants et adolescents doivent rester avec leurs parents, grands-parents ou proches sans possibilité de retrouver leurs camarades, y compris en plein air. Plus aucun déplacement autre que les trajets nécessaires à des fins alimentaires, médicales ou impératives (promener son chien) n’est toléré. Des patrouilles policières et militaires vont se mettre en place dans la journée même s’il n’y a pas de couvre-feu déclaré. Les exercices physiques (jogging, marche) sont tolérés à condition de ne pas déboucher sur un rassemblement à plusieurs. Le sport devient donc individuel. Il s’agit bien d’un confinement strict pour les quinze jours à venir, au minimum, sans exception de lieu.

■ Se déplacer reste quand même possible

Oui, pour les raisons impératives déjà évoquées et avec une contrainte: se déplacer seul. Et ne pas en profiter pour s’arrêter rencontrer plusieurs autres personnes et discuter. La théorie, bien sûr, n’est pas complètement applicable dès lors que les supermarchés, les magasins alimentaires, les boulangeries et les pharmacies demeurent ouverts. Les files d’attente devant ces magasins se sont déjà formées depuis lundi matin, mais les règles d’espacement des clients d’au moins 1 mètre doivent être mises en place. Les employés obligés de se rendre sur les lieux de travail, mais aussi certaines professions (éboueurs, personnel de nettoyage des voiries, réparateurs divers dans le secteur du bâtiment, livreurs…) bénéficient d’une autorisation de fait.

Les journalistes sont aussi autorisés à circuler dans le cadre de leur mission. Mais tous devront limiter les échanges au maximum dans les deux prochaines semaines. Chaque Français ou résident en France est supposé télécharger un formulaire de déclaration sur l’honneur (attestation dérogatoire) qui permet de l’identifier et de «quantifier» ses déplacements personnels. Les trajets en voiture, à vélo ou à moto sont soumis aux mêmes astreintes, même si le risque de contamination est moindre.

■ La France va se retrouver quadrillée par la police et par l’armée

Ce n’est pas complètement faux. Reste à voir la nature du dispositif qui va se mettre en place dans la journée de mardi, mais la multiplication des barrages et contrôles, dans les grandes villes, risque de donner cette impression. Des amendes allant de 38 à 135 euros sont prévues en cas de non-respect de ces mesures de confinement. Les multiples images montrant des véhicules militaires entrant dans Paris lundi n’ont toutefois pas nécessairement un rapport avec ce déploiement sécuritaire aussi destiné à éviter les pillages de magasins certes fermés, mais désormais vulnérables dans des rues désertes.

L’armée française doit en effet déployer dans les heures à venir deux hôpitaux de campagne: l’un en Ile-de-France et l’autre dans le Grand Est, pour venir en renfort du système hospitalier, en particulier des services de réanimation et d’assistance respiratoire. Idem pour les moyens héliportés: les malades qui ne peuvent plus être accueillis à proximité de leur lieu de résidence sont désormais affectés dans d’autres établissements où des lits restent disponibles.

■ Un nouvel exode a eu lieu ce mardi vers la province

Le mot exode est fort, car il fait en partie référence, en cette année 2020, à la débâcle de juin 1940 qui vit des millions de Parisiens se jeter sur les routes pour échapper au déferlement de l’armée allemande. Un moment historique dont le pays s’apprête, cet été, à célébrer le douloureux 80e anniversaire. Dans les faits, de nombreuses familles ont choisi de se rendre en province, surtout en raison de la présence des enfants à leurs côtés. Les trains, dont la fréquence n’a pour l’heure pas diminué, étaient bondés mardi matin. Attention: les mesures de confinement ne sont pas différentes entre Paris et la province, mais l’espace disponible dans les maisons familiales ou les résidences secondaires change bien sûr la donne.

■ Les Français paient le prix de leur indiscipline

Ce constat n’est pas correct. Oui, les premières mesures de confinement annoncées jeudi 12 mars par Emmanuel Macron n’ont pas porté leurs fruits. Oui, le spectacle des parcs remplis dimanche a choqué. Mais la responsabilité incombe largement aux pouvoirs publics qui, par le maintien du premier tour des élections municipales dimanche 15 mars, ont donné une fausse et dangereuse impression de normalité à la population. Rappelons que 45,5% des électeurs se sont tout de même déplacés, soit plus de vingt millions de personnes appelées à voter dans des salles de classe, mairies ou salles municipales.

Plus que l’indiscipline, c’est l’impréparation généralisée qui est en cause. Trop de temps a été perdu en polémique sur l’utilité ou non des masques de protection alors que, aujourd’hui, le personnel médical en manque cruellement, au point que le gouvernement a dû promettre de réapprovisionner d’urgence la profession. Entre 100 et 120 millions de masques en stock (soit moins de deux masques par personne dans un pays de 66 millions d’habitants) sont officiellement disponibles. Toutes les pharmacies sont en rupture de masques et de gel hydroalcoolique, ce qui n’est guère compréhensible au moment où tous les pays d’Asie touchés les ont massivement distribués à la population. Autre sujet de polémique assuré de monter si la propagation de l’épidémie se poursuit en France: le délabrement du système hospitalier, qui a conduit en 2019 à des grèves à répétition du personnel médical.

■ En se verrouillant, la France va surmonter l’épidémie

C’est l’objectif, mais rien n’est moins sûr. Ou plutôt: personne ne peut dire pour le moment combien de temps sera nécessaire pour que le confinement strict de la population française enraie la propagation du coronavirus, comme cela semble maintenant être le cas en Italie. Des questions logistiques se posent encore sur les Français aujourd’hui à l’étranger qui veulent rentrer, alors que les frontières de l’espace Schengen (dont la Suisse est membre) se ferment à la mi-journée et que les vols internationaux seront réduits pour un mois au strict minimum. La France ferme ses portes, mais elle n’est pas en mesure de les cadenasser totalement, ce qui laisse des espaces possibles de contagion. En ceci, la situation est similaire à celle de ses voisins. Avec une question: pourquoi ne pas avoir, dès la mi-février, copié-collé les mesures prises en Italie? Sur ce sujet, les Français, comme les Suisses, sont en droit de s’interroger et d’exiger des réponses.

A propos de la situation en Suisse, notre revue de presse: Berne au pouvoir pour le Covid-19: OK, mais encore plus de fermeté, et tout le monde s’y met, SVP