Combien étaient-ils, dans les principales villes de France, à battre le pavé: 200 000, selon les syndicats, 120 000, selon la police. Rien de comparable, en tout cas, avec les grèves de l'hiver 1995 contre Alain Juppé, qui provoquèrent une réelle paralysie de toute l'activité du pays. Rien d'aussi massif, en tout cas, que voudraient le faire croire les dirigeants syndicaux, qui sont passés devant les écrans de télévision, jeudi en début de soirée, en se félicitant que des salariés du secteur privé se soient joints aux fonctionnaires, familiers des manifs. Si, par secteurs, on a assisté à des débrayages (à Radio France, à la SNCF et à Air France par exemple), nombre de bureaux de poste ont fonctionné normalement. A Paris, les réseaux de trains de banlieue ont été très touchés, mais la RATP n'était pas de la fête. La manif a mobilisé «entre 30 000 et 80 000 personnes»: un chiffre de quasi routine.

Des patrons presque solidaires

Cause de ce tintamarre: l'arrêt de la négociation sur les retraites, juste avant les Fêtes de fin d'année, entre le patronat – le Medef – et les centrales syndicales. Mais aussi et surtout, la pression exercée par le président, Ernest-Antoine Seillière, sur la négociation. A la fois en réclamant que la durée de cotisation aux retraites atteigne 45 ans et qu'on cesse de fixer la barre de l'arrêt de l'activité à 60 ans, quand ailleurs – en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Espagne ou aux Pays-Bas – elle est de 65 ans.

Mais la goutte qui a fait déborder le vase, c'est son appel aux patrons à suspendre une partie de leurs cotisations – celle dites de l'ASF – à la caisse de retraites. Ce faisant, le bouillant patron des patrons, qu'on décrit souvent comme le véritable chef de l'opposition en France, a réussi à faire l'unanimité contre lui. Tous les syndicats (la CFDT comme FO, la CGC, la CGT ou la CFTC), divisés sur leur approche du problème, étaient présents côte à côte, pour une fois, dans les rues des villes françaises, jeudi après-midi. Mais Seillière a aussi suscité une vive hostilité chez nombre de chefs d'entreprise, qui désapprouvent ouvertement la méthode. Ainsi Jean-Marie-Messier, patron de Vivendi, qui n'hésitait pas à déclarer, dans Le Parisien du 23 janvier, avoir «du mal à concevoir que l'ultimatum soit un moyen de dialogue social». D'autres, comme lui, sont d'accord, sur le fond d'une révision du système des retraites (par répartition), mais se distancient du style à la hussarde de leur président, conscients du fait que doivent intervenir des critères différenciés suivant les professions: âge d'entrée en activité ou dureté du travail.

Dans ce jeu à deux – patrons et syndicats –, un troisième acteur attend son heure: c'est le gouvernement, qui se prépare à jouer les arbitres dans un sens plutôt favorable aux salariés. A cet égard, janvier 2001 ne ressemble en rien à décembre 1995, où c'était Alain Juppé qui était visé par des grèves longues et massives. Mais l'avantage du gouvernement est tout relatif, car chacun sait ici que le gouvernement, qui a renvoyé la question des retraites à 2002, est encore sans dessein et sans conviction sur un sujet pourtant brûlant.