La réaction de Nicolas Sarkozy ne s’est pas fait attendre. Au matin de la parution de l’article du Canard enchaîné sur l’escapade aérienne de François Fillon en Egypte durant les Fêtes, une semaine après les révélations sur celle de Michèle Alliot-Marie en Tunisie, le président a remis à l’ordre les ministres. Désormais, pour leurs vacances, ils sont priés de «privilégier la France». Les invitations à l’étranger seront strictement encadrées et devront être autorisées par le premier ministre, en accord avec la cellule diplomatique de la présidence. Le chef de l’Etat espère ainsi voir cesser les commentaires sur le mélange des genres et faire taire l’opposition. Maroc, Tunisie, Egypte: les dirigeants français sont depuis longtemps adeptes de ces destinations et des invitations qui les accompagnent. Le regard du sociologue Alain Eraly, professeur à l’Université libre de Bruxelles.

Le Temps: Que vous inspirent les polémiques sur les voyages des ministres, dans le jet privé d’un proche du clan de Ben Ali pour MAM ou dans l’avion de Hosni Moubarak pour François Fillon?

Alain Eraly: J’observe d’abord l’extrême relativité de l’indignation des médias et de l’opinion. Pour Michèle Alliot-Marie, si la même chose s’était produite il y a trois mois, ni le public, ni les médias n’y auraient porté la même attention. Le contexte international et la révolution tunisienne ont rendu ces pratiques répréhensibles. Certes Ben Ali était parfois critiqué, mais la révolution et sa fuite l’ont rendu haïssable et toute proximité avec lui également. C’est la même chose pour Hosni Moubarak. A Noël, il représentait encore un rempart contre l’islamisme et un facteur de stabilité au Moyen-Orient. Si François Fillon avait utilisé l’appareil de Moubarak il y a quelques mois, on aurait parlé de privilège de caste, d’une manifestation supplémentaire d’appartenance à la jet-set dont les Français sont profondément fatigués. Mais la discussion ne serait pas allée au-delà.

LT Les amis de François Fillon le défendent en rappelant que François Mitterrand prenait aussi ses vacances en Egypte…

– Tous les petits scandales révélés ne signifient pas une dégradation des comportements politiques. Ils marquent plutôt l’évolution de l’opinion publique et de la sensibilité médiatique. Dans ces affaires, le rôle des médias est central: depuis une dizaine d’années, ils relaient largement les scandales et s’y accrochent avec beaucoup plus de ténacité que par le passé. Les responsables politiques ont un sentiment plus aigu que la vie publique est semée de pièges médiatiques à éviter avec une extrême prudence. C’est vrai au niveau local, ça l’est aussi au niveau global comme on l’a vu avec Wikileaks..

LT: L’opinion publique semble aussi plus attentive à la déontologie dans la vie publique. L’exigence de morale en politique s’est-elle accrue?

– Oui. De manière générale, le comportement des élites politiques et économiques est davantage sous surveillance. Les révélations à répétition sont l’indice de cette vigilance et d’une sensibilité croissante pour ces sujets. Le ras-le-bol du bling-bling tient à la tradition égalitariste forte de la France et à la crise. Il y a une envie de retour à la modestie.

LT. Le fonctionnement des élites est très critiqué. Comment l’analysez-vous?

– L’élite est une construction historique en France. Depuis très longtemps, il y a une grande tradition de collusion entre le grand capital industriel, les élites politiques et la haute administration dans un Etat centralisé. Ce facteur central est entretenu par le phénomène des grandes écoles qui produisent des castes imprégnées de leur supériorité sociale. Celles-ci construisent des solidarités et des connivences entre élites qui peuvent être de bords politiques différents. C’est une dimension clé.

LT Et la perte du sens des réalités, notamment lors d’invitations luxueuses? Qu’en pensez-vous?

La grande exception était de Gaulle. Il avait une conscience suraigüe et presque comique de ces questions et payait ses communications privées à l’Elysée! De manière générale, il existe des mécanismes puissants qui mênent à l’estompement de certaines normes chez les élites. Prenez des membres de cabinets ministériels, par exemple, qui travaillent énormément. Quant ils voyagent, ils se disent qu’ils ont bien droit à la première classe en compensation; le pas suivant sera de penser qu’ils ont droit à une carte de crédit, puis d’inviter des gens à manger. Petit à petit, ils trouveront normal d’avoir un train de vie qui serait vécu comme somptuaire par l’opinion publique. Une tentation mimétique s’ajoute: non seulement tout le monde autour d’eux fait la même chose, mais ils côtoient des élites économiques, dont le train de vie est encore supérieur. Ainsi, avec bonne conscience, on peut se mettre à détourner les deniers publics avec le sentiment qu’on l’a bien mérité. On glisse ainsi du pouvoir à l’abus de pouvoir. De la sorte, des responsables politiques peuvent être réellement stupéfaits lorsque leur comportement est mis en cause.

LT: Des règles, comme celles annoncées par Nicolas Sarkozy, sont-elles la solution?

Nicolas Sarkozy, qui plaidait pour une République irréprochable, prend conscience qu’un piège risque de se refermer sur lui. Il doit prendre des mesures, c’est de la bonne politique. Mais en France, un travail autrement plus profond reste à faire pour restaurer l’éthique dans la gouvernance publique. Ce sera la tâche d’une génération, entamée avec le rapport récent sur les conflits d’intérêts, qu’il s’agira de traquer partout et à tous les niveaux du pouvoir. A mon avis, on avance dans la bonne direction car les responsables politiques ne veulent plus de ce genre de crises médiatiques, qui les desservent.

LT: Les conflits d’intérêts et le mélange des genres sont-ils une spécialité française?

Il est difficile de faire des comparaisons. En Scandinavie, par exemple, la confusion entre la vie privée et la vie publique fait l’objet d’une attention scrupuleuse. Pour ce qu’un Belge ou un Français considérerait comme trois fois rien, l’usage abusif d’une carte de crédit par exemple, on verrait un ministre démissionner.

Mais il y a de grandes différences sur ces questions. A l’est, dans certains pays, la confusion des intérêts ou le trafic d’influence sont presque posés sur la place publique, avec une opinion publique sourdement blessée et désespérée qui les contemple. Dans certains pays d’Afrique, il s’agit presque d’une norme sociale.