Des manifestations, des rassemblements dans toute la France. Partout s'organise dans l'urgence une mobilisation sans précédent, samedi contre le Front national (FN, d'extrême droite), à l'issue d'une semaine folle de la vie politique française qui a vu une partie de la droite parlementaire s'allier avec l'extrême droite. Ici, les standards téléphoniques explosent. Là, des milliers de tracts sont distribués. Ou, à l'inverse, le temps a manqué pour s'organiser. On se contentera du bouche à oreille…

Toute la semaine, déjà, on a manifesté aux portes des conseils généraux, entraînant la démission de l'un des cinq présidents de Conseils régionaux de droite élus avec les voix de l'extrême droite. A Paris, à Lyon, à Marseille, à Rouen, à Montpellier, à Toulouse…

Mais il y a plus. Six responsables des grands courants religieux de France se sont inquiétés, dans une déclaration commune, «de la place désormais prise dans la vie politique française par un parti qui n'a jamais caché ses thèses racistes, xénophobes et antisémites». Le texte est signé par Mgr Louis-Marie Billé, président de la conférence des évêques de France, Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, Mgr Jérémie, président du comité interépiscopal orthodoxe, Jean Kahn, président du consistoire central israélite, Joseph Sitruk, grand rabbin de France et le pasteur Jean Tartier, président de la fédération protestante de France.

Ville symbole des manifestations de cette semaine: Lyon. Depuis l'élection de l'ancien ministre de la défense Charles Millon (UDF, droite libérale) à la présidence de région, grâce aux voix FN, les rassemblements n'ont cessé. Et «plus on manifeste, plus il y a du monde» selon une responsable de la Coordination lyonnaise de vigilance face à l'extrême droite, qui attend samedi «une manifestation citoyenne, au-delà des clivages politiques.»

Dans les rues lyonnaises, les bannières seront explicites: «Non à la banalisation de l'extrême droite» ou «Millon démission». Ce dernier ne l'entend pas ainsi, et, jeudi soir, il avait réuni 2000 de ses partisans pour exprimer le rejet de ces pressions de la rue comme celles des états-majors parisiens de la droite.

A Marseille, le Collectif «Ensemble contre l'exclusion» a appelé à manifester «parce qu'avec 37 élus frontistes au conseil régional, la menace du FN n'est pas levée». Mais certains doutent: «Quand le danger est imminent, on arrive sans problème à mobiliser.» Mais voilà. Le socialiste Michel Vauzelle élu à la tête de la région, les ardeurs militantes s'estompent.

A Nantes, le comité de vigilance contre l'extrême droite appelle, lui aussi, au «sursaut citoyen». Mais, là encore, la mobilisation risque de ne pas attirer plus d'un millier de personnes. de la mairie de Rouen, un grand calicot: «Apprenons à vivre ensemble comme des frères sinon nous mourrons ensemble comme des idiots.» Signé Martin Luther King. Samedi, on attend 5000 personnes. D'autant que le charivari des dernières élections du président du conseil régional de Haute-Normandie, lundi dernier, a servi de déclic et changé la donne de la vie politique.

La semaine dernière, Jean-Robert Ragache, adjoint au maire socialiste, a lancé un appel à la «vigilance républicaine» contre l'alliance des élus de la droite républicaine avec le Front national. A Montpellier, ce sont les artistes qui défileront aux côtés du Comité de vigilance contre l'extrême droite. Sitôt élu président de région avec les voix du FN, Jacques Blanc (UDF) a montré où mènent ses accords, en déclarant: «Il faut mettre fin à la dictature de gauche sur la culture.»

A Paris, on attend samedi une déferlante de jeunes. Pour une fois, organisateurs et services de police sont d'accord. Samedi, lycées et facs seraient «ultra-mobilisés». Mais l'entente police-manifestants s'arrête là.

A la préfecture, on table sur 20 à 25 000 manifestants. Du côté du Comité de vigilance contre l'extrême droite, instigateur du rassemblement, on espère 30 à 50 000 personnes. Et on rappelle que la manif est régionale, pas nationale. Tout citoyen est le bienvenu, de gauche à droite. Et défile avec ou sans couleur. Car pour Jean-Marc Sabathé, secrétaire général du Parti Radical de Gauche et l'un des organisateurs de la manifestation de samedi, «il n'y a pas de différence entre la déclaration solennelle de Jacques Chirac et la manifestation d'aujourd'hui».

En France, samedi, c'est l'indignation qui conduit la marche. Mais elle ne suffira pas à répondre à la crise politique ouverte par la montée en puissance du parti d'extrême droite.

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