Marine Le Pen avait besoin de ce symbole. Accéder à la tête d’au moins une région française aurait donné au Front national la légitimité d’une forte implantation locale. Pari perdu. Un mois jour pour jour après les attentats du 13 novembre, le second tour des élections régionales françaises – marqué par une nette hausse de la participation par rapport au premier tour avec près de 59% – a consacré la victoire du barrage contre le FN. «Le Temps» dissèque la nouvelle carte électorale de l’Hexagone, à un an et demi des élections présidentielles de mai 2017.

A quoi ressemble désormais la France électorale des régions?

Après un entre-deux tours marqué par une rhétorique anti-Front national exacerbée – le premier ministre Manuel Valls avait dit redouter une «guerre civile» en cas de victoire de l’extrême droite – la France se réveille au lendemain du second tour avec treize grandes régions redécoupées aux mains de ses forces politiques traditionnelles. Il aura fallu attendre 21h30 pour que «Les Républicains», le parti présidé par Nicolas Sarkozy, coiffe sur le poteau le PS et ses alliés.

La droite l’emporte au final dans sept régions. La gauche dans cinq. La Corse est, pour la première fois de son histoire, gagnée par les nationalistes, associée aux indépendantistes dans une liste conduite par le maire de Bastia, Gilles Siméoni. Dans toutes les régions, le parti arrivé en tête disposera, même s’il n’a pas franchi la barre des 50% des voix, de la majorité absolue grâce à la prime automatique de 25% des sièges attribuée au vainqueur.

Dans le détail, les trois victoires les plus symboliques de ce barrage anti-FN sont celles obtenues nettement par les candidats de droite Xavier Bertrand en Nord Pas-de-Calais-Picardie (contre Marine Le Pen – 57,7%/42,3%), Christian Estrosi en Provence-Alpes Côte d’Azur (contre Marion Maréchal Le Pen – 54,7%/45,2%) et Philippe Richert en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes (contre Florian Philippot – 48,4%/36,1%).

Dans ces trois grandes régions, le désistement des candidats du PS (malgré le maintien d’une liste dissidente en Alsace) s’est avéré décisif et le report des voix de gauche sur les candidats de droite a très bien fonctionné. On peut penser qu’en cas de triangulaire classique, les chances du FN de l’emporter auraient été bien plus grandes. Le «Front républicain «l’a donc emporté sur le Front national.

Arrivée en tête avec environ 41% des voix au niveau national, la droite a d’abord redouté un «match nul «qui aurait à coup sûr été interprété comme une défaite pour Nicolas Sarkozy. Deux victoires régionales ont permis en fin de soirée à l’ancien président d’apparaître vainqueur: celle de Valérie Pécresse en Ile-de-France, la grande couronne parisienne la plus peuplée de l’Hexagone qui était depuis 17 ans gérée par la gauche (43,8% des voix) et la région Auvergne-Rhône-Alpes frontalière de la Suisse gagnée par Laurent Wauquiez (40,5% contre 36,8% au PS). La droite gagne en plus en Normandie (remportée par le centriste Hervé Morin sur le fil, avec 5000 voix d’avance) et en Pays de Loire.

Le PS et ses alliés, eux, font grise mine à cause de la perte de l’île de France que le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone (il vient d’ailleurs de remettre son mandat en jeu) avait juré de conserver. Le bastion parisien de la gauche – la capitale est une collectivité territoriale à part entière – se trouve donc cernée par la droite.

Avant le premier tour, le parti au pouvoir n’aurait toutefois sans doute pas rêvé d’une telle réussite nationale, même s’il ne représente que 30,5% des voix. Il emporte haut la main la Bretagne avec plus de 50% des voix, mais aussi l’Aquitaine-Limousin, Le Languedoc Roussillon-Midi Pyrénées, La Bourgogne-Franche Comté, et le Centre Val de Loire. En Bourgogne, la candidate FN Sophie Montel reste néanmoins très bien ancrée, avec prés de 32% des voix.

La comparaison avec les régionales de 2010 dit le rapport de force: la droite avait alors sauvé une seule des 22 régions existantes, l’Alsace. Si le redécoupage n’avait pas eu lieu fin 2014, elle en aurait 12. La gauche, qui avait tout raflé il y a cinq ans avec 21 victoires, en garderait dix. Le basculement nationaliste de la Corse complète le tableau.

Quelles leçons tirer de ce scrutin régional pour la présidentielle de 2017?

La leçon générale reste trés préoccupante car ce tableau électoral des régions est, ne l'oublions pas celui d'une France en crise profonde. Crise politique, vue le niveau record du vote protestataire. Crise économique, vu le niveau record du chômage. Crise identitaire, marquée par les séquelles des attentats du 13 novembre, voici un mois. La colère traduite par l'ampleur du vote FN est exacerbée. Le climat sécuritaire, dans le contexte de l'Etat d'urgence en vigueur jusqu'au 26 février, mine le climat politique. Les invectives de l'entre deux tours ne traduisent rien de bon.

La meilleure nouvelle est celle de la forte participation électorale, mais le risque de voir le couvercle se refermer est inquiétant. Deux France s'opposent: celle du Front national et celle du «Front républicain», qui prend différentes formes. Comment en sortir ? Au delà des promesses rituelles, ce sera l'enjeu du prochain scrutin présidentiel, dans un an et demi. Quelques enseignements plus tactiques: 

La première leçon est que la gauche tient bien mieux ses positions que prévu, malgré l’impopularité chronique du président François Hollande, crédité d’environ 20-25% d'opinions favorables. Attention toutefois, car la présidentielle est un scrutin lié à une personne, marquée par une participation toujours très supérieure (près de 80% au second tour en 2012). Il ne devrait donc pas y avoir de remaniement gouvernemental dans l’immédiat.

Dans le climat sécuritaire actuel, le président français va tout faire pour tenir sur ses trois «lignes de crête»: la guerre contre le terrorisme, la poursuite de timides réformes et l’utilisation du barrage au FN comme un atout politique majeur. S’il se représente, François Hollande aura besoin d’avoir, pour espérer l’emporter au second tour, une droite divisée face à lui au premier.

La seconde leçon est que Nicolas Sarkozy reste à la peine. Sa décision de ne pas accepter de fusion ou de désistement avec le PS face au Front national lui a profité arithmétiquement. Mais il est difficile d’oublier que dans la symbolique région Ile de France, la tête de liste des «Républicains» (LR) Valérie Pécresse n’a pas voulu l’accueillir entre les deux tours. «Sarko» 2 est un chef de parti efficace, mais il continue de diviser. A preuve, tous les sondages donnent son rival Alain Juppé largement favori si la primaire à droite de l’automne 2016 est ouverte à un large nombre d’électeurs. L’alliance avec les centristes est aussi fragile. Conclusion: La droite n’a pas fini de panser ses plaies du quinquennat Sarkozyste.

La troisième leçon est que le Front national voit sa rampe de lancement locale se consolider. Le parti de Marine Le Pen, après avoir remporté une dizaine de villes de plus de dix mille habitants en 2014, puis échoué à gagner un département, pourra compter sur un total de 358 conseillers régionaux en France, même s’il n’obtient nulle part la majorité. Le FN est confirmé comme premier parti de france avec prés de 28% des voix et un record historique de 6,8 millions d’électeurs, mieux qu’au premier tour de la présidentielle 2012 pour Marine Le Pen. Stoppé, mais pas battu: tel est, pour le FN, le résultat de ces régionales.

Marine Le Pen peut-elle espérer accéder à l’Élysée?

Son parti continue de faire peur. Il est isolé, sans grandes réserves de voix au second tour. Le «Front républicain» demeure plus fort que le FN. Ces trois obstacles s’annoncent très durs à surmonter pour la présidente frontiste, qui vient en revanche de démontrer que la page des années Jean Marie Le Pen, et la bataille familiale qui en a résulté, est bel et bien tournée. A son avantage. Autre leçon: Marine Le Pen reste incontestée à la tête de sa formation. Une victoire en PACA de sa nièce Marion Maréchal Le Pen – redoutée par certains de ses proches car la jeune femme est plus libérale sur le plan économique, et plus conservatrice sur le plan des mœurs que sa tante – n’a pas eu lieu.

Dans ces conditions, tout va dépendre d’ici mai 2017 de la dynamique que le Front national réussit à insuffler, et de son implantation locale accrue. À l’évidence, Marine Le Pen n’aura aucun problème pour obtenir les signatures d’élus requises pour se présenter à la présidentielle. Mais il lui faut encore convaincre, «normaliser» son parti, le rendre acceptable à plus d’électeurs grâce à l’action locale de ses élus.

Possible? Oui, en théorie. Mais le calendrier est court, très court. On voit donc mal, à ce stade, comme la présidente du FN, assurée a priori de se qualifier pour le second tour, pourrait l’emporter. A une nuance de taille: les circonstances. Si d’autres attentats interviennent en France d’ici là, si le chômage continue d’atteindre des niveaux records, si la droite est divisée, si le problème des migrants continue d’empoisonner la vie politique… Il est clair que le climat sécuritaire actuel, et le ressentiment d’une partie de la population envers la communauté musulmane de France (entre cinq et six millions de personnes) ont amplifié la colère porteuse de voix pour l’extrême droite.

Beaucoup dépendra aussi du candidat qui affrontera Marine Le Pen au second tour, si celle-ci se qualifie comme on peut aujourd’hui le penser. Alain Juppé, disent les sondages, l’emporterait haut la main. François Hollande pourrait espérer, toujours selon les enquêtes d’opinion, un report des voix correct en sa faveur. Nicolas Sarkozy? Là, tout devient compliqué, compte tenu de la détestation de l’ancien président dans une large partie de l’électorat. Avec prés de sept millions d’électeurs sur 44 millions d’inscrits, le FN garde de nombreuses cartes en main tant que la France reste enlisée dans la crise.