Deux itinéraires emblématiques, révélateurs de ces fractures françaises que les terroristes aspirent à rouvrir dans le sang. Mort en «héros» à l’hôpital après avoir été grièvement blessé vendredi à l’issue de la prise d’otages de Trèbes (Aude), le lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, 44 ans, est désormais le symbole de la résistance de la France à la folie de Daech. Un hommage national lui sera rendu cette semaine, lors duquel Emmanuel Macron saluera aussi la mémoire des trois autres victimes de cet attentat (le passager du véhicule volé, un client et le boucher du Super U), commis par un jeune délinquant qui incarne, lui, les dérives meurtrières de l’islam salafiste.

Naturalisé français en 2004, condamné pour détention d’armes en 2011 puis pour trafic de stupéfiants en 2015, incarcéré en 2016, Redouane Lakdim – né le 11 avril 1992 au Maroc – était fiché S comme «radicalisé» depuis 2014, comme environ 15 000 autres individus en France. Un itinéraire d’islamo-délinquant similaire à celui de nombreux jeunes musulmans français ou binationaux devenus, en prison, des «combattants de Daech», même si ses liens avec la nébuleuse extrémiste islamique restent flous. On pense au profil de Larossi Abballa, tueur d’un couple de policiers à Magnanville le 13 juin 2016, à celui de Mohamed Lahouaiej Bouhlel, l’auteur du massacre de Nice le 14 juillet 2016, à Amedy Coulibaly, auteur de la prise d’otages de l’Hyper Cacher à Paris, le 9 janvier 2015 (après la tuerie de Charlie Hebdo), et à Mohamed Merah, le tueur de Toulouse en mars 2012.

«Des notes faisant allusion à Daech»

Tous avaient trempé dans la petite criminalité. Tous avaient croisé le chemin de criminels radicalisés endurcis. Tous étaient avides d’endoctrinement salafiste sur Internet. Et tous avaient trompé la vigilance des services de renseignement. Lesquels, de l’aveu du procureur de la République de Paris François Molins, n’avaient décelé chez Redouane Lakdim «aucun signe précurseur pouvant laisser présager un passage à l’acte terroriste». Selon une source judiciaire, la perquisition réalisée samedi au domicile de ce dernier, dans la cité Ozanam de Carcassonne, aurait permis de retrouver des «notes faisant allusion à Daech». La compagne de l’assaillant et l’un de ses proches amis ont été interpellés.

Le cas d’Arnaud Beltrame a dès la fin de l’assaut été érigé à juste titre en exemple. Officier de gendarmerie brillant, autrefois déployé en Irak puis affecté à la sécurité du palais présidentiel de l’Elysée, l’intéressé a perdu la vie après avoir troqué sa place contre celle d’une otage restée entre les mains du meurtrier, tandis que les autres clients et employés du supermarché avaient pu fuir. C’est son téléphone portable, resté allumé, qui aurait servi de signal d’alarme pour donner l’assaut et éliminer Redouane Lakdim.

Derniers sacrements au lieu d’un mariage

Un autre pan de la personnalité de ce gendarme alimente, depuis sa mort, l’émotion nationale. Marié civilement en 2016, Arnaud Beltrame, baptisé catholique en 2010 après une conversion tardive, s’apprêtait à se marier religieusement. Il venait de finaliser la profession de foi de son union, comme l’a confirmé le prêtre qui accompagnait le couple, venu lui donner à l’hôpital les derniers sacrements. L’officier très chrétien prêt au sacrifice ultime pour sauver des vies, face au jeune musulman fanatisé résolu à donner la mort et à se faire tuer après avoir exigé la libération de Salah Abdeslam, l’unique survivant des commandos du 13 novembre 2015 (incarcéré à Fleury-Mérogis): la prise d’otages de Trèbes ne pouvait pas être plus symbolique.

En faisant bloc autour de son «héros», la France rend aussi hommage aux forces de l’ordre, prises pour cible par les terroristes. C’est après avoir effectué un repérage près de la caserne militaire de Carcassonne où il vivait puis avoir tiré sur des CRS en train d’effectuer leur jogging (blessant l’un d’entre eux) que Redouane Lakdim s’est dirigé vers le Super U de Trèbes où il a fait irruption en criant «Allah akbar». Et dans la tragique liste des attentats commis depuis 2015, plusieurs ont coûté la vie à des policiers et à des soldats, chrétiens ou musulmans. L’ex-militaire Imad Ibn Ziaten fut tué par Mohamed Merah en mars 2012. Le policier Ahmed Merabet succomba sous les balles des frères Kouachi en janvier 2015, trois jours avant le meurtre de la policière municipale Clarissa Jean-Philippe tuée par Amedy Coulibaly. De multiples agressions ont aussi eu lieu contre les soldats en patrouille de l’opération Sentinelle. Et un hommage républicain fut rendu, le 25 avril 2017, au capitaine de police Xavier Jugelé, tué sur les Champs-Elysées.

Jusque-là plutôt en retrait sur la menace terroriste, Emmanuel Macron devra, pour ses premières funérailles nationales comme chef d’Etat, tenir compte de tous ces paramètres.