«Faire plus fort que le 31 mars»: l’objectif affiché ce mardi par le secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT) Philippe Martinez pour la huitième journée de mobilisation syndicale contre le projet de réforme du code du travail est logiquement quantitatif. Il y a deux mois – alors que le texte défendu depuis lundi au Sénat par la ministre Myriam El Khomri n’avait pas été encore soumis au parlement –, plus d’un million de manifestants avaient défilé à travers la France selon la CGT (400 000 selon la police), qui en demandait déjà le retrait pur et simple.

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Rassembler dans la rue un nombre similaire de manifestants serait donc le moyen le plus simple de faire comprendre au gouvernement qu’il ne sortira pas de cette crise sociale sans faire de concessions, alors qu’une mobilisation en nette baisse (ils n’étaient que 150 000 le 27 mai selon les autorités) démontrerait au contraire l’étiolement du mouvement et raviverait les reproches adressés aux protestataires, accusés de gâcher la fête de l’Eurofoot.

Pas sûr, pourtant, que l’équation soit aussi simple, et que l’intensité du conflit diminue si la journée de mardi sonne comme un désaveu pour les sept organisations syndicales rassemblées autour de la CGT dans un front du refus qui continue de perturber l’activité économique et les transports dans l’Hexagone. Et ce pour deux raisons. D’abord parce que ces «ultras», même très minoritaires, ont les moyens de continuer à perturber la circulation des trains, ou l’approvisionnement en carburant, à un moment où la France est particulièrement scrutée de l’étranger. Leurs actions commandos, comme le blocage de l’accès au marché de gros de Rungis, ou leurs irruptions sur les voies de TGV, peuvent se poursuivre et continuer d’empoisonner le climat social jusqu’à la fin de l’Eurofoot le 10 juillet. Or le président François Hollande, comme le premier ministre Manuel Valls ne peuvent guère se permettre d’ordonner des réquisitions et des évacuations en série, au moment où les forces de l’ordre sont à l’évidence épuisées, et mises sous pression par les hordes de hooligans arrivées dans le sillage des 24 équipes qualifiées pour la première phase de la compétition.

Le parti socialiste fracturé

La seconde raison qui dope la détermination de la CGT est l’absence d’un consensus politique fort en faveur de ce texte législatif, hâtivement baptisé «loi travail» car son contenu vise à introduire un embryon de flexibilité dans la fixation des horaires sur les lieux de travail (les référendums en entreprise primeraient sur les accords de branche), et dans les procédures de licenciement, en échange d’une plus grande individualisation de la formation.

Le patron des patrons français Pierre Gattaz, qui doit s’exprimer ce matin, est largement poussé dans les cordes par sa base, notamment du côté des PME, qui lui reproche de ne pas être assez radical. Ce qui l’a conduit à accuser les cégétistes grévistes de recourir à des méthodes «de voyous et de terroristes», donc à rendre le climat plus explosif encore. Le Parti socialiste au pouvoir depuis 2012, dont une majorité soutient le texte gouvernemental, n’a de son côté jamais été aussi fracturé, au point que les frondeurs proches de la gauche radicale, comme l’ancienne ministre de la Culture, Aurélie Filipetti, s’est dite «prête à voter une motion de censure de l’exécutif» lorsque le projet reviendra début juillet devant les députés de l’Assemblée nationale. Quant à la Confédération française démocratique du travail (CFDT), second syndicat fidèle à sa démarche réformiste sociale-démocrate et d’accord avec les grandes orientations du texte, son intérêt objectif est d’attendre pour éviter d’apparaître comme «traître» à la lutte en cours.

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Plus problématique dans une France fébrile et toujours assommée par un taux de chômage record malgré la baisse constatée en mai (5,4 millions de demandeurs d’emploi toutes catégories en avril 2016): la CGT, qui envisage deux nouvelles journées d’action les 23 et 28 juin, est en plus quasi condamnée à la surenchère. L’an prochain, le Ministère du travail publiera les chiffres de la représentativité syndicale dans le secteur privé sur les bases des élections organisées en 2015 et 2016. Or la CGT se sait talonnée par la CFDT, qu’elle avait devancée de peu en 2012, sur fond de très faible syndicalisation (moins de 5%). Il lui faut donc à tout prix apparaître comme le syndicat qui lutte, et jouer au maximum du levier que constitue son poids dans le secteur public (notamment à la SNCF, à EDF).

«Pour la CGT, le temps presse beaucoup moins que pour le gouvernement, estime un expert en relations sociales, consulté par le Ministère du travail. En forçant l’exécutif à l’affrontement, tout en donnant des signaux d’ouverture çà et là devant les médias pour éviter d’être complètement diabolisé, Philippe Martinez joue finement. Et même si la démobilisation s’installe, il restera incontournable.»