Energie

«En France, les conséquences d’un accident nucléaire pourraient être pires qu’à Tchernobyl ou Fukushima»

Les dispositions censées protéger les riverains des centrales nucléaires en cas d’accident ne sont pas à jour, selon le président des associations qui évaluent la sécurité des centrales, Jean-Claude Delalonde. Celui-ci estime que les plans actuels, dont ceux qui concernent les centrales proches de la Suisse, sont «tous mauvais»

30 ans après Tchernobyl et cinq ans après Fukushima, la France a-t-elle tiré les leçons de ces catastrophes nucléaires? Non, d’après le président des Associations nationales des comités et commissions locales d’information (ANCCLI), Jean-Claude Delalonde. Ces comités citoyens ont pour mission en France d’informer les citoyens sur la sécurité nucléaire. Ils ont commandé deux études pour évaluer les plans d’évacuation et de protection des habitants en cas d’accident sur une centrale. Les résultats sont alarmants.

Le Temps: Vous dites que les plans censés protéger la population en cas d’accident nucléaire sont obsolètes…

Jean-Claude Delalonde: En France, les Plans particuliers d’intervention (PPI) règlent la sécurité des habitants en cas d’accident nucléaire dans un rayon de 10 km autour de chaque centrale. Ils sont établis par les préfets.

Depuis la catastrophe de Fukushima, le ministère de l’intérieur a établi un nouveau plan national de réponse à un accident nucléaire ou radiologique majeur. Il a été rendu public en février 2014. Or, en deux ans et deux mois, les préfets n’ont pas actualisé les plans locaux en fonction des nouvelles préconisations.

S’il y a aujourd’hui un accident nucléaire en France, nous n’aurons pas les bons réflexes que ce plan préconise, puisqu’il n’est pas décliné centrale par centrale. C’est une aberration. Nous ne sommes pas prêts, et un accident comme celui de Tchernobyl il y a 30 ans ou celui de Fukushima il y a cinq ans pourrait avoir des conséquences pires en France que ce qui a été constaté dans ces pays.

– Un autre problème selon vous est que les plans de secours ne concernent qu’un petit rayon autour des centrales…

– En France, la sécurité des habitants est assurée dans un rayon de 10 km autour de chaque centrale. Ce sont les gouvernements successifs qui ont fixé cette limite. Or, les accidents nucléaires qui se sont déjà produits montrent qu’il faudrait élargir ce rayon à 80 km. A Fukushima, on a évacué les gens dans un rayon de 2, puis de 5 puis de 10 et jusqu’à 30 km. Or les conséquences ont porté jusqu’à 80 km. Nous pensons donc que les plans doivent prévoir tout ce qu’il y a lieu de faire dans un rayon de 80 km pour que la population ne panique pas et que les risques soient minimisés en cas d’accident, même s’ils seraient dramatiques.

– Vous dites aussi qu’il n’y a jamais eu de simulation d’évacuation de la population…

– Non. De telles simulations n’ont été conduites qu’aux Etats-Unis. Le Japon a décidé de le faire après Fukushima et l’Inde s’y prépare aussi. Mais aucun autre pays n’a simulé une évacuation de cette importance.

Il faut bien voir que si on prend l’exemple de la centrale du Bugey, il faudrait évacuer 4,5 millions de personnes dans un rayon de 150 km et pas qu’en France [ndlr: la centrale du Bugey se trouve à 70 km de Genève]. Mais personne n’a évalué ça. C’est incroyable, mais c’est comme ça.

Tout le monde minimise ce problème, peut-être en se disant qu’il vaudrait mieux confiner les gens chez eux. S’il s’agit d’un accident comme celui de Fukushima, il y a effectivement lieu de confiner. Si les gens sont d’accord de rester et si leur maison est en brique, c’est très bien, mais cela ne sert à rien de rester enfermer dans une maison en bois ou dans un atelier en métal. Le danger est alors tout aussi grand que si vous étiez à l’extérieur. C’est grave.

Le sujet du nucléaire est tabou en France comme dans beaucoup de pays. On évite d’en parler. Nous ne crions pas au catastrophisme, nous demandons simplement que le gouvernement mette en place ce qu’il a décidé.

– Par exemple, cette distinction des bâtiments pour le confinement, selon qu’ils sont en bois ou en métal, est-elle abordée dans les PPI actuels?

– Non, on vous dit simplement de rester là où vous êtes et de vous mettre à l’abri. Mais personne n’a recensé qui vit dans une maison en bois ou en brique.

– Vous pointez aussi des contradictions entre la pratique du confinement et la distribution d’iode…

– En cas d’accident nucléaire et en fonction de sa gravité, les préfets doivent décider si les gens doivent prendre de l’iode. Des comprimés ont été distribués aux habitants dans le rayon de 10 km autour des centrales et on leur a expliqué comment les prendre.

Mais s’il y a un accident dans trois ans, il faut encore que les gens se souviennent des consignes, et de l’endroit où ils ont rangé leurs comprimés. Et même si c’est le cas, que feront-ils s’ils se trouvent sur leur lieu de villégiature ou s’ils veulent revenir chercher leurs enfants à l’école? Doivent-ils rentrer chercher leurs comprimés d’iode ou rester enfermés? Tout cela n’est pas tranché dans les PPI. Et on n’a jamais fait d’exercices grandeur nature pour voir comment les gens réagiraient.

Dans une société comme la nôtre, avec des risques industriels, il faudrait développer une réelle culture du risque, avec des piqûres de rappel. On fait de la prévention pour les accidents de la route mais pas pour le nucléaire. Or, comme les accidents nucléaires présentent des risques importants, même si heureusement, ils n’arrivent pas tous les jours, nous pensons qu’il faudrait aussi éduquer les gens pour qu’en cas d’accident, ils en supportent le moins possible les conséquences. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille leur faire peur.

C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, en France, on mène un débat sur le prolongement de la durée de vie des centrales nucléaires. Comme une voiture, une centrale vieillit et je ne pense pas que du béton vieux de 40 ans soit neuf comme un sou qui sort de presse, même si on dépense beaucoup d’argent pour mettre les installations aux normes.

– Vous pointez aussi du doigt des aberrations concernant les régions frontalières des centrales. Quelles sont-elles?

– Chaque pays a ses propres règles, or il faudrait que les mêmes dispositions s’appliquent des deux côtés de la frontière en cas d’accident. Là aussi, il y a beaucoup de grands principes mais qui ne sont pas mis en application. Par exemple, en cas d’accident dans une centrale française, des comprimés d’iode seront distribués aux Français, mais les Belges n’en auront pas, même s’ils se trouvent dans un rayon de 10 km. En Suisse, la distribution d’iode est prévue dans un rayon de 50 kilomètres autour des centrales, dans un rayon de 20 km en Belgique et au Luxembourg, toute la population a reçu ces comprimés. Rien n’a été uniformisé en Europe.

– Certains de ces plans d’évacuation régionaux sont-ils meilleurs que d’autres?

– Comme les PPI doivent respecter un certain cahier des charges, ils devraient être établis de la même façon partout. Ce n’est pas le cas. Les préfets font ce qu’ils veulent. Certains de ces plans sont en ligne, d’autres pas, certains mentionnent les lieux d’évacuation où doit se rendre la population, d’autres pas. Donc les préfets ne remplissent pas les obligations qui leur sont demandées, c’est un peu fort de café.

– Comment évaluez-vous les plans des centrales qui se trouvent près de la Suisse, c’est-à-dire celles du Bugey et de Fessenheim?

– Aucun des plans ne suit les recommandations de plan national de 2014, ils sont donc tous mauvais.

– Le risque d’un accident nucléaire d’une ampleur analogue à celui de Fukushima existe-t-il en France?

– Oui, comme dans chaque pays d’Europe, y compris en Suisse. Sauf que je pense que le modèle français, avec le système EDF et le gendarme du nucléaire, est sûrement mieux organisé que dans la plupart des autres pays d’Europe.

Lire aussi: Centrale nucléaire du Bugey: Genève dépose plainte


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