Une nouvelle bannière tricolore française flotte au-dessus du champ de bataille contre l’épidémie de Covid 19: la couleur rouge pour les départements toujours très vulnérables à la contamination par le coronavirus, la couleur orange pour les départements où la situation sanitaire est en voie d’amélioration, et la couleur verte pour les départements où le Covid 19 circule désormais peu. Cette carte se figera le 7 mai, date de l’ultime évaluation prévue, avant la mise en place des mesures adéquates.

Rouge-orange-vert, ou un triptyque lourd de questions et de nuances à une semaine de l’entrée en vigueur du déconfinement pour les 67 millions de Français, qui ne seront pas traités à la même enseigne. Comment éviter que ce casse-tête sanitaire entraîne l’apparition de fractures sociales, économiques et épidémiques avant l’été, alors que le pays compte, dimanche 3 mai, 130 979 cas de malades contaminés par le Covid 19, et 24 760 décès, dont 166 ces dernières 24 heures? Eléments de réponse.

■ Rouge, orange, vert: la carte de la France du «déconfinement» va-t-elle déboucher sur des différences importantes?

Cette carte des départements français de l’hexagone et d’outre-mer est désormais présentée chaque soir, depuis le 30 avril, lors du point de presse quotidien du directeur général de la santé Jérôme Salomon. Il s’agit, par cette cartographie, de préparer les Français à un déconfinement «départementalisé», puisque chaque département se voit attribuer une des trois couleurs, selon les indicateurs sanitaires de nombre d’hospitalisations, de décès et de nouveaux cas recensés par les médecins de ville. Elle doit être «figée» le 7 mai. Sans surprise, l’Ile de France, le Grand-Est et les Hauts-de-France (nord) sont les régions les plus touchées. Un premier changement est déjà intervenu pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur passée d’orange à vert samedi 2 mai.

La conséquence sera donc bien un traitement différencié dès le 11 mai… Dans un carcan de règles qui demeureront uniformes sur le plan national, ce qui complexifie sacrément l’équation. En résumé: la différence portera avant tout sur le nombre d’écoles rouvertes (en premier lieu, les écoles primaires) et sur les lieux publics.

Les départements classés «verts» pourront en plus rouvrir les crèches, les parcs et jardins, les «petits musées» et certains sites naturels. Ces réouvertures accompagneront celles des magasins non alimentaires, autorisés au niveau national sauf pour les grandes surfaces les plus importantes susceptibles d’attirer des populations de consommateurs en provenance de plusieurs départements… Aucune différence, en revanche, pour les bars, cafés et restaurants, les plages ou les salles de spectacles et de cinéma: tout restera fermé. Rien de différent non plus pour les festivals en plein air et les marchés non alimentaires (de type brocante). Etre dans un département vert signifie d’abord… pouvoir reprendre une vie active plus normale.

Les départements classés «rouges» feront l’objet d’une réglementation plus stricte, tant pour les écoles et les lieux publics que pour les commerces. «Certains commerces» ou «lieux extérieurs» pourront rester fermés a précisé samedi le ministre de la Santé Olivier Véran à l’issue d’un conseil des ministres extraordinaire, durant lequel la prolongation de l’Etat d’urgence sanitaire jusqu’au 24 juillet a été actée.

Les départements «orange» ont, cette semaine, un statut intermédiaire. Ils peuvent d’ici le 7 mai, basculer en «rouge» ou «vert» selon les indicateurs sanitaires. Il n’y aura donc plus d’orange sur la carte le 11 mai a priori. A moins que…

■ Qui décide quoi à partir du 11 mai?

La France est un état centralisé qui ne compte pas modifier sa structure administrative et la verticalité du pouvoir en raison de l’épidémie, même si le rôle des maires est mis en avant. Le pays va donc vivre son déconfinement à l’heure de règles qui se superposent. Bienvenue dans la complexité sanitaire assurée…

Le premier niveau d’interdictions et d’autorisation reste celui édicté par le gouvernement et par le ministère de la santé dans le cadre de l’Etat d’urgence sanitaire, sur la prolongation duquel un débat aura lieu au Sénat les 4 et 5 mai. Rappelons qu’une majorité de députés a adopté, le 28 avril, la stratégie de l’exécutif présentée par le premier ministre Edouard Philippe.

Parmi les changements appliqués uniformément au niveau national figureront: l’abandon des attestations dérogatoires à imprimer ou à télécharger avant de se déplacer; l’abandon des heures limitées de déplacement, l’obligation de porter un masque dans les transports publics (avec amendes à l’appui en cas de non-respect) et la réouverture des écoles (possible partout, mais à voir selon les lieux…).

Parmi les contraintes remodelées pour le déconfinement figureront: la possibilité de se déplacer dans un rayon de 100 kilomètres, ce qui correspond grosso modo à la traversée d’un département. Aller plus loin ne pourra être possible que «pour un motif impérieux, familial ou professionnel», avec verbalisation des contrevenants à la clef. Sauf que, selon le ministère de l’Intérieur, «aucune précision n’a pour l’heure été apportée quant à une distance à vol d’oiseau ou en kilométrage des véhicules». Autre question: pourra-t-on voyager plus librement d’un département vert à l’autre? En théorie oui, tant que le critère des 100 kilomètres sera respecté. Mais le rétablissement de contrôles liés à des accès épidémiques n’est pas exclu… Les travailleurs transfrontaliers pourront, eux, toujours traverser les frontières pour rejoindre leurs lieux de travail et domiciles.

Une autre pratique va être mise en place dans l’ensemble des départements: la détection et le suivi des cas de Covid-19 et de leur entourage immédiat, afin de les «isoler» sur une base volontaire pour éviter toute propagation du virus. Dans chaque département, quelle que soit leur couleur, des «brigades chargées de faire remonter les informations sur les cas contacts» seront constituées. Avec, en leur sein, du personnel non médical autorisé à accéder… aux données médicales.

Le second niveau d’interdictions sera celui édicté par les maires. Or là, tout se complique, car si les maires peuvent décider de ne pas rouvrir leurs écoles primaires – ou le contraire – ils risquent de se retrouver exposés aux plaintes pénales déposées par leurs administrés si une recrudescence de la contamination apparaît! Les préfets, représentant l’Etat dans chaque département, sont assaillis de questions. D’autant que les élections municipales ont été avortées entre les deux tours. Le premier tour controversé de ce scrutin, le 15 mars, a abouti à l’élection d’environ 31 000 maires sur 35 000, pour l’essentiel dans les petites communes. Quid des autres municipalités, où les maires sortants continuent d’officier alors qu’ils ont parfois été battus au premier tour et que l’hypothèse d’un second tour le 21 juin, d’abord envisagée, paraît de plus en plus irréaliste (on parle maintenant de deux tours, les 27 septembre et 4 octobre)? L’imbroglio juridique promet d’être salé… L’on a vu aussi, depuis le début de l’épidémie, des maires édicter des couvre-feux (dans une centaine de villes dont Nice et Montpellier). Certains édiles exigent aujourd’hui d’imposer les masques dans l’espace public, comme Gérard Collomb, maire sortant de Lyon…

■ Quel bilan tirer de cette ultime semaine de confinement?

Mis en place à partir du samedi 14 mars à minuit, puis strictement encadré à partir du 17 mars, le confinement de la population «à la française» promet d’alimenter le débat public encore pendant de longs mois, alors que des commissions parlementaires de suivi de la crise du Covid 19 fonctionnent déjà à l’Assemblée nationale et au Sénat, et que les demandes de Commission d’enquête se multiplient…

Trois points vont, à coup sûr, devoir faire l’objet d’une évaluation a posteriori, en comparant la situation sanitaire de la France avec celle des pays voisins.

Le premier est l’encadrement policier de ce confinement, avec une pluie d’amendes de 135 euros minimum à la clef (plus de 900 000 dans le pays au 28 avril). Cet encadrement devrait s’interrompre à partir du 11 mai. Sauf qu’une prolifération d’exceptions est attendue. Les forces de l’ordre continueront de quadriller le terrain pour surveiller les allées et venues de la population, supposément limitées à 100 kilomètres. La police sera aussi chargée d’imposer à tous les arrivants en provenance de l’étranger, hors Union européenne, une mise en quarantaine dont les conditions exactes ne sont pas toujours pas connues… Fallait-il, pour confiner les Français, une telle pression policière? La question se pose aussi en termes de libertés publiques.

Le second point concerne les masques et les tests de dépistages, virologiques ou sérologiques. «Il y aura assez de masques à partir du 11 mai» a assuré le premier ministre Français devant les députés le 28 avril. Plusieurs chaînes de grands magasins ont par ailleurs annoncé la mise en vente de stocks, attisant la curiosité sur leurs éventuelles responsabilités durant la période de pénurie. Avec polémique à la clef. Les prix des masques chirurgicaux en France sont désormais encadrés. Ils seront vendus dans les commerces à 95 centimes d’euro l’unité. Mais il n’y aura pas de plafond pour les masques textiles. Et qui est autorisé à les distribuer (par exemple les municipalités ou les régions) et à les vendre (ce qui pose la question des pharmaciens, concurrencés par les grandes surfaces)?

Pour les tests, l’enjeu est celui de la montée en puissance d’ici le 11 mai. Sachant que le Conseil scientifique français anticipe 1000 à 3000 nouveaux cas de contamination chaque jour, et que 25 examens seront nécessaires pour tester les personnes entrées en contact avec la personne contaminée. Un objectif a été annoncé par le chef du gouvernement: 700 000 tests hebdomadaires. Comment? Où? Sur la recommandation des médecins de villes? Là aussi, la confusion règne…

Troisième point enfin, et pas des moindres: le secteur privé et l’économie. Avec la question centrale des cafés et restaurants, pour l’heure assurés de rester fermés jusqu’au 1er juin, sachant que ce secteur est d'ores et déjà décimé. Comment faire pour éviter que la colère ne monte entre commerçants autorisés à rouvrir et commerçants obligés de rester fermés? Le tout, sur fond d’effondrement de l’appareil productif. 11,5 millions de Français sont aujourd’hui en chômage partiel pour 29 millions d’actifs. Le coût estimé de ce dispositif social est supérieur à 20 milliards d’euros, et ces mesures de soutien publiques doivent être revues à la baisse à partir du 1er juin. Qu’adviendra-t-il alors? Le risque de voir, dans un proche avenir, la population française se parer des trois couleurs rouge, orange et verte selon le niveau de difficulté sociale et de détresse économique est de plus en plus réel.