C’est un séisme politique. Le duel au second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen est inédit. Avec ce résultat, les électeurs ont confirmé leur volonté de rompre avec les partis traditionnels. Une «France contestataire, des mécontents» s’est massivement mobilisée au premier tour, note le politologue Jean Garrigues, coauteur de Elysée Circus (Ed. Tallandier). Ces électeurs ont donné leur voix aux extrêmes, une «poudrière» qui pourrait bien exploser lors de la prochaine élection présidentielle.

Le Temps: Le résultat du premier tour vous surprend-il?

Jean Garrigues: Emmanuel Macron a réalisé quelque chose d’exceptionnel, il est désormais prêt à devenir le prochain président de la République. Le résultat était toutefois annoncé depuis quelques semaines. Après ce premier tour, toutes les critiques au sujet des sondages sont un peu caduques. Les enquêtes d’opinion ont été très précises.

– Les partis traditionnels sont éliminés dès le premier tour. Quel regard portez-vous sur cette configuration inédite?

– Ce vote est marqué par une grande cohérence. Dans cette campagne, on a bien senti que le système politique traditionnel était désavoué par les Français. Aucun parti de gouvernement n’est présent au second tour de l’élection.

C’est d’abord le signe du désaveu du quinquennat de François Hollande. L’échec du Parti socialiste s’est construit en trois temps. D’abord, le président a renoncé à se présenter. Il s’agit d’une décision historique. Ensuite, il y a eu la défaite de son ancien premier ministre Manuel Valls à la primaire de la gauche et, enfin, l’échec de la campagne de Benoît Hamon. Le candidat socialiste était pris en étau entre, à sa gauche, Jean-Luc Mélenchon et, à sa droite, Emmanuel Macron.

Du côté de la droite, l’échec est peut-être encore plus grave. Le parti Les Républicains avait vocation à gouverner. Une alternance semblait incontournable. Mais la mise en examen de François Fillon dans l’affaire des emplois fictifs présumés de sa femme a totalement perturbé la campagne.

– C’est donc un duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen qui se profile. Des candidats qui proposent deux visions bien différentes de la France…

– La qualification de ces deux candidats est un reflet assez fidèle de l’état de l’opinion française. D’un côté, le fondateur du mouvement En Marche! incarne une France modérée, une France de la «mondialisation heureuse», et il transgresse les codes de la politique. De l’autre, Marine Le Pen propose un programme de repli, le retour aux frontières nationales et une éventuelle sortie de l’Union européenne. On est face à deux France.

– Le populisme est-il le grand gagnant de cette élection?

– La forme de populisme qu’incarne Marine Le Pen est le miroir d’un autre populisme représenté par Jean-Luc Mélenchon. Ces deux mouvements dépassent 40% de l’électorat au premier tour, ce qui veut dire qu’il y a une France du mécontentement qui émerge. La «France d’en bas», c’est-à-dire les milieux populaires et défavorisés, est acquise à des idées protestataires. Cette situation est unique dans l’histoire politique française.

On peut également observer la difficulté qu’a Jean-Luc Mélenchon à se prononcer en faveur d’Emmanuel Macron pour le second tour. Cela montre qu’il y a une très grande fluidité entre de ces deux populismes, sauf sur certaines thématiques comme l’immigration.

– Cette montée des extrêmes va-t-elle pénaliser Emmanuel Macron?

– Emmanuel Macron est désormais le favori de l’élection, car il devrait bénéficier du réflexe de front républicain au second tour. Ce sera surtout un vote de défiance. Cette configuration va évidemment lui poser problème. Il existe un clivage entre une France qui souffre et une France plus heureuse, entre une France aisée et une France de la pauvreté. C’est un schéma sociologique et politique qui est lourd de menaces. Mais Emmanuel Macron est dans une démarche d’ouverture, il ne défend pas une politique de classe. Il peut également se prévaloir de n’appartenir à aucun des deux grands partis, et il propose une nouvelle forme d’intervention politique beaucoup plus appuyée sur la société civile. Cette méthodologie peut être un vecteur positif mais il va tout de même se heurter aux logiques des partis.

– Si Emmanuel Macron est élu et qu’il ne répond pas aux attentes des Français, l’extrême droite a-t-elle des chances d’accéder au pouvoir?

– La menace des extrêmes est très forte. Un nouvel échec d’un candidat qui reste malgré tout dans les codes serait le détonateur d’une vague totalement imprévisible. La logique électorale est celle d’une montée constante d’une France des mécontents. La gauche protestataire s’est substituée à la gauche de gouvernement et le score de Marine Le Pen ne cesse de grimper. Il est d’ailleurs bien supérieur au score qu’elle a obtenu aux élections régionales. L’enjeu est majeur, on est face à une poudrière.

– Pour gouverner, Emmanuel Macron devra obtenir une majorité aux élections législatives. Cela vous semble-t-il réalisable?

– Emmanuel Macron est face à un enjeu politique très important. Il lui sera difficile de construire une majorité présidentielle sans ouvrir son mouvement, notamment à la droite. François Fillon a d’ailleurs indiqué qu’il lui donnerait sa voix. Il faudra qu’il parvienne à trouver un équilibre entre la gauche et la droite pour construire une majorité d’idées. En 2002, Jacques Chirac n’avait pas réussi à obtenir une majorité de rassemblement après sa victoire face à Jean-Marie Le Pen. Cette situation avait conduit à un rejet assez massif de sa politique. Il a eu une fin de présidence assez difficile, avec notamment des manifestations contre le contrat première embauche (CPE).

– Vous évoquez la nécessité d’obtenir une majorité d’idées. Le fonctionnement de la Ve République permet-il de répondre à cette exigence?

– Le besoin d’un homme providentiel revient dans l’histoire politique française. Mais cette élection remet toutefois en cause le système présidentiel. Par essence, le mouvement En Marche! s’adapterait beaucoup mieux a un régime de type parlementaire, avec une part de proportionnelle. Ce fonctionnement permet de dégager des majorités de concertation ainsi que des alliances, comme c’est le cas en Allemagne.