analyse

France, les derniers utopistes

Insatisfaits du capitalisme, les Français continuent de nourrir une espérance quasi religieuse en la politique. Ce trait de caractère, qui agace à l’étranger, retrouvera-t-il sa raison d’être à la faveur de la crise? Avec cet article, Sylvain Besson quitte son poste de correspondant à Paris. Il prendra d’autres fonctions au sein de la rédaction du «Temps» en avril

Le village gaulois existe encore, dans les têtes et dans les sondages. En novembre 2009, pour les vingt ans de la chute du mur de Berlin, la BBC a demandé aux habitants de 27 pays leur jugement sur le capitalisme. Comme presque toujours dans ce genre d’enquête, la France est sortie du lot: 43% des personnes interrogées y répondaient que «le capitalisme est fondamentalement vicié, il faut un système économique différent».

Dans le monde, seul le Mexique, avec 38%, approchait ce score. En Europe occidentale, 29% des Espagnols – autres grands sceptiques sur les vertus du marché – jugent le capitalisme «fondamentalement vicié», et à peine 8% des Allemands.

Ce n’est pas tout: en plus de rejeter le modèle économique dominant, les Français sont aussi le peuple le plus critique sur sa propre organisation sociale. En septembre 2009, dans un autre sondage de la BBC, 84% d’entre eux affirmaient que la richesse était répartie injustement dans leur pays, un résultat sans équivalent sur la planète.

Malgré bientôt trois ans de sarkozysme, l’exception française demeure bien vivante. Le dirigeant du plus grand syndicat du pays, Bernard Thibault de la CGT, reste encarté au Parti communiste. La principale formation de gauche, le Parti socialiste, continue de revendiquer l’héritage des communards qui voulurent renverser l’Etat et brûler les monuments de Paris en 1871. Le président de la République se réclame toujours d’un document de 1944, le programme du Conseil national de la Résistance, qui prévoit «une organisation rationnelle de l’économie, assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général».

Toute l’incompréhension française face au libéralisme est là. L’interaction spontanée des acteurs économiques n’est pas vue comme bénéfique pour la prospérité collective, mais comme un égoïsme fauteur de désordre, qu’il faut réprimer ou au moins dépasser. C’est l’esprit du jardin à la française: l’homme doit ordonner la nature, à la façon d’un Le Nôtre traçant des perspectives rectilignes dans la végétation des forêts royales. Le 4 décembre dernier, lors d’un colloque à l’Ecole militaire de Paris, le premier ministre François Fillon a érigé cette propension à mêler «l’esprit de géométrie avec le sens de l’utopie» en trait constitutif de «l’identité nationale».

Dans cette optique, il ne peut y avoir d’ordre naturellement juste, seulement des situations imparfaites qui peuvent être améliorées – à condition de le vouloir. C’est le fameux «volontarisme», dont tous les candidats à la présidence doivent se réclamer pour être élus.

Nicolas Sarkozy en a d’ailleurs fait sa marque de fabrique. Selon son conseiller spécial, Henri Guaino, c’est dans ce sens qu’il faut comprendre sa promesse de «rupture»: «La politique peut changer beaucoup de choses, elle n’est pas seulement un art de gestion dicté par le fatalisme économique. La politique, c’est l’expression de la volonté de maîtriser notre destin, opposée à tous les déterminismes, dont le plus insupportable aujourd’hui est peut-être celui des marchés. Dresser la volonté humaine contre les déterminismes, c’est l’idéal des Lu­mières

Chez les voisins d’Europe du Nord, qui se considèrent comme plus pragmatiques et performants, cette prétention française à dompter le chaos est source d’infinis sarcasmes. Dans le domaine économique, on y voit une preuve de naïveté, d’archaïsme, d’ignorance face à la globalisation.

Mais il y a une autre manière de voir ce trait de caractère: comme une soif inassouvie d’utopie, une recherche d’alternative à un système dont on sait qu’il ne peut être le dernier mot de l’histoire humaine. Un refus orgueilleux, aussi, des évidences du monde.

«C’est quelque chose que j’apprécierais plutôt chez les Français, commente Dominique Bourg, figure française de la pensée écologique, qui enseigne à l’Université de Lausanne. D’une certaine façon, je préfère cette constante de râleur international à la façon dont beaucoup de peuples se sont couchés devant un système où 2% de la population mondiale possède 50% des richesses, et où 50% se partagent 1%.»

Même assourdis, les échos de cette quête d’absolu continuent de traverser la classe politique. On l’a vu le week-end dernier, au premier tour des élections régionales, lorsque Martine Aubry du PS et Cécile Duflot des Verts ont souhaité l’avènement d’une «société plus douce».

Derrière ces discours idéalistes, il y a, selon Dominique Bourg, «un élan religieux qui vient du christianisme». Dans un essai paru en 2006, Fragments d’un discours réformiste (Ed. de L’Aube), le socialiste Laurent Baumel en a retracé la filiation. Depuis la Révolution, qui voulait remplacer le Dieu de la Bible par l’Etre suprême, en passant par la croyance marxiste dans un avenir rendu radieux par la science et l’émancipation des travailleurs, «la foi dans des lendemains meilleurs, l’engagement passionné au service du progrès social se sont présentés comme des substituts nécessaires et possibles à la foi dans le salut de l’âme». La politique française demeure infusée d’une aspiration surnaturelle au paradis sur terre.

Voilà qui explique le foisonnement de groupuscules communistes dans les grandes manifestations, ou le fait que la gauche radicale recueille encore plus de 10% des voix aux élections. Aberrantes vues de l’étranger, ces spécificités françaises ont le mérite, selon Laurent Baumel, d’empêcher que la politique ne se réduise à une simple alternance gestionnaire, entre réformisme de centre droit et réformisme de centre gauche. Mais l’effondrement de l’Union soviétique, et le discrédit plus global des espérances révolutionnaires, a laissé son pays orphelin. Ou, comme il le dit, en proie à une «déprime post-messianique».

Tout le problème, bien sûr, est de savoir quel serait le contenu d’une alternative française au capitalisme dominant. Les trois chocs fondateurs du sarkozysme – Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, le rejet de la Constitution européenne et les émeutes des banlieues en 2005 – ont accrédité l’idée d’un ébranlement irrémédiable du «modèle républicain» traditionnel. Son postulat central, le mythe d’une nation communiant dans la «passion de l’égalité», est démenti par les faits: fossé grandissant entre élites ­diplômées, qui s’auto-reproduisent, et lumpenprolétariat de travailleurs pauvres; régime pyramidal où le peuple vote peu et décide peu; ségrégation des quartiers HLM dont les noms – cité des Poètes, des Musiciens, Pablo-Picasso… – apparaissent comme autant d’appellations mensongères, plaquées sur une réalité laide.

Le plus formidable de ces contresens français reste celui d’un pays qui peste volontiers contre la «dictature des marchés» – un mot des altermondialistes d’Attac, repris par Nicolas Sarkozy –, tout en dépendant d’eux depuis trente ans pour financer ses dépenses courantes, au point d’accumuler une dette de 1400 milliards d’euros (plus de 2000 milliards de francs).

Devant tant de contradictions, on comprend que les radicaux d’aujourd’hui se soient réfugiés dans les bois (lire LT du 23.04.2009), ou dans des villages du Massif central, où de petites communautés réapprennent le travail de la terre. A l’instar du groupe de Tarnac, accusé par les autorités de sabotage de lignes TGV, et dont le livre L’insurrection qui vient a connu un succès quasi planétaire. Mais cette contestation par le mode de vie vise à fuir le monde, faute de pouvoir le changer. «C’est plus raisonnable, juge Dominique Bourg, on ne pense plus que la Jérusalem céleste va descendre sur terre.»

Dans la sphère intellectuelle, la quête d’alternatives tourne à vide. Le plus en vogue des philosophes français du moment, le communiste Alain Badiou, 73 ans, est sans doute le dernier à proposer un changement radical de système par la révolution. Et même si son éditeur, La Fabrique, est aussi celui de L’insurrection qui vient, lui semble peu goûter la frugalité de la vie à la ferme et des potagers cultivés à la main. «C’est typique de la gauche française, estime Dominique Bourg. Badiou rêve de la révolution mais vit pépère, comme un fonctionnaire de l’Etat» (il enseigne à l’Ecole normale supérieure).

Selon le professeur lausannois, «même l’hypergauche ne croit plus aux lendemains qui chantent», et les intellectuels radicaux «se réfugient dans une sorte de nihilisme ludique». Cette tendance s’est manifestée dans le saccage des vitrines et du mobilier urbain de Poitiers par un collectif anti-carcéral, en octobre, ou dans les coupures sauvages d’électricité pratiquées à l’occasion d’une grève chez EDF, en avril. Dans tout cela, on cherche en vain une école de pensée, ou une personnalité capable de structurer un projet de civilisation différent.

La France étant ce qu’elle est – insatisfaite, dissidente à l’ordre établi, en pensée sinon en actes – il y a fort à parier que d’autres, quelque part, continuent de chercher. L’idéal des Lumières, «le progrès par la liberté de la raison», garde son actualité, écrivait le philosophe Marcel Gauchet en 2008 dans sa revue Le Débat. Avec la crise financière, et le discrédit au moins partiel du libéralisme, la vieille utopie française d’une humanité prenant en main son destin, pour inventer une société meilleure, peut retrouver sa raison d’être. A condition de lui donner un contenu qui soit autre chose qu’un pâle reflet des illusions du passé.

Avec cet article, Sylvain Besson quitte son poste de correspondant à Paris. Il prendra d’autres fonctions au sein de la rédaction du «Temps» en avril.

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