Médias

En France, deux hebdomadaires défient le tout numérique

Un nouvel hebdomadaire uniquement sur papier, l'«Ebdo», arrive ce vendredi dans les kiosques. Il sera suivi dans quelques semaines par «Vraiment», un magazine porte-parole de la «Génération Macron»

Les mots employés sonnent la mobilisation tous azimuts. «Ce vendredi, 200 000 exemplaires de l’Ebdo seront livrés dans 22 000 points de vente […]. Il est vital que vous alliez glisser deux mots sur notre projet au marchand de journaux. Ce serait formidable.»

En un courriel, les responsables du nouvel hebdomadaire français lancé ce vendredi par Rollin Publications et les Editions Les Arènes ont fixé le cap: faire de leur nouveau journal (sans H, pour se différencier de notre défunt Hebdo suisse, dont la parution a été interrompue l’an dernier par le groupe Ringier Axel Springer, propriétaire du Temps) la tête de pont d’un combat en faveur du papier, contre le tout numérique et la domination des annonceurs.

Son inspirateur, le patron des Arènes Laurent Beccaria - éditeur à succés du best-seller de Valérie Trierweiler «Merci pour ce moment» - est donc passé à l’acte comme il l’avait promis en juillet, lors du Festival du journalisme d’Autun, en Bourgogne, où nous l’avions rencontré: «Les lecteurs fidèles au papier existent. Ils sont nombreux. Ils attendent de nous un regain de vitalité et d’inventivité pour fabriquer ce qui, pour beaucoup d’entre eux, a disparu: un journal généreux et utile.»

Fort du succès de «XXI»

Le pari de l’Ebdo, dont la première une est consacrée à une longue enquête sur la SNCF, est a priori aux antipodes des constats dressés par les éditeurs de presse. Sur son site Web, l’hebdomadaire à 3,50 euros se garde bien d’offrir son contenu imprimé. Mieux: il ne comporte pas de pages publicitaires et affirme compter sur ses seuls lecteurs. Une posture défendue par ses deux corédacteurs en chef, Constance Poniatowski et Patrick de Saint-Exupéry, à la tête d’une quarantaine de journalistes.

L’hebdomadaire imprimé demeurera au centre. Nous mettrons le numérique au service du papier

«Nous serons très présents sur les médias sociaux et sur le Web pour valoriser et diffuser notre publication, pour interagir avec les lecteurs, pour les mobiliser. Mais l’hebdomadaire imprimé demeurera au centre. Nous mettrons le numérique au service du papier», explique sans relâche ce dernier, ces jours-ci, à travers ses interventions médiatiques. Ancien grand reporter au Figaro, auteur de plusieurs ouvrages retentissants sur la politique africaine de la France et sur son intervention au Rwanda dans la foulée du génocide anti-Tutsis de 1994, Patrick de Saint-Exupéry animait, depuis plus de dix ans, la revue XXI publiée par Les Arènes. Une revue diffusée largement en librairie, dont le succès a ouvert la voie à de nombreux «mooks» (magazines-books).

Empêcheurs «d’éditer en rond»

Avec ce lancement tonitruant destiné à provoquer la presse traditionnelle «assommée» selon lui par le tsunami numérique, Laurent Beccaria confirme sa réputation d’empêcheur «d’éditer en rond». Il avait défendu sa position à l’Unesco en mars 2017, lors de l’exposition «La presse en liberté» conduite par les Compagnons de Gutenberg et soutenue par l’ambassade de Suisse auprès de l’institution. «Nous, éditeurs, avons le devoir d’imaginer un autre avenir pour le papier», avait-il expliqué.

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Autre fait inédit: les Editions Les Arènes et Rollin Publications – éditeur de l’Ebdo – ont recruté pour conduire cette aventure un ancien ministre: Thierry Mandon, ex-secrétaire d’Etat à la réforme de l’Etat sous le quinquennat Hollande. Souplesse numérique pour les processus de fabrication, d’édition et de diffusion, mais défense ferme du contenu imprimé: ce modèle reste, en France, celui du Canard enchaîné dont le succès ne se dément pas (310 000 exemplaires en 2016 pour 2 millions d’euros de profits). Fidèles au modèle de XXI, les fondateurs de l’Ebdo voient aussi les lecteurs comme des contributeurs financiers à ce nouveau journal «populaire»: près de 300 000 euros «participatifs» ont été récoltés en ligne depuis l’annonce du projet dont les objectifs financiers n’ont en revanche pas été rendus publics. Le budget annuel du titre serait d’environ 3,5 millions d’euros.

«Vraiment», le média papier de génération numérique

Coïncidence: un autre titre hebdomadaire s’apprête à soulever lui aussi le couvercle numérique, alors que la diffusion de la presse écrite et ses recettes ne cessent de baisser inexorablement depuis dix ans. Lancé avec le soutien de proches d'Emmanuel Macron, dont le banquier Bernard Mourad, Vraiment promet, à partir du printemps, de refléter les aspirations de la «Génération Macron» désormais au pouvoir en France. Et là aussi, le papier sera le vecteur prioritaire, choix original pour une génération très numérique et disruptive.

L’angle éditorial sera cette fois résolument «sociétal». Jules Lavie est l’un de ses responsables éditoriaux: «Vraiment sera un média de complément, d’approfondissement. Nous proposerons des sujets qui prennent du recul ou prospectifs, qui nous touchent: santé, éducation, économie, environnement, etc.», affirmant vouloir «se dégager de l’actualité chaude». Révolution ou coup de marketing de la part d’une poignée de journalistes soutenus par l’équipe en place à l’Elysée? «On ne peut pas comparer les deux titres, juge un éditeur. Les Arènes ont un objectif: s’imposer sur ce marché de lecteurs éduqués qui a longtemps fait le succès de Télérama ou du Nouvel Observateur. Ils ont démontré avec XXI qu’ils savent, par exemple, toucher les enseignants de province, lassés de la prose des journaux parisiens. L’Ebdo est un peu la revanche de cette catégorie sociale bien identifiée.»

Les audaces journalistiques des dissidents

Faut-il opposer papier et Internet dans une France où les aides publiques à la presse atteignent près de 130 millions d’euros annuels, surtout absorbées par les journaux traditionnels? La plupart des experts des médias affirment que non. Bruno Patino, de l’école de journalisme de Sciences Po et ex-patron des opérations digitales de France Télévisions, défend au contraire l’idée inverse: «L’Ebdo n’a jamais promis d’être seulement sur le papier, a-t-il expliqué dans un séminaire récent consacré aux nouveaux médias. Son équipe joue une partition «classique» bien menée. Ils s’adapteront.»

La floraison d’initiatives journalistiques, imprimées ou non, est en tout cas réelle dans l’Hexagone. En 2016, Le 1 de l’ancien directeur du Monde Eric Fottorino s’est positionné comme le nouveau journal de débats et d’opinion, sur grand format plié en quatre. Il a été suivi l’an dernier du trimestriel America, consacré aux littératures d’outre-Atlantique. Dans quelques jours, AOC, une nouvelle publication littéraire et intellectuelle, va voir le jour sous l’impulsion de Sylvain Bourmeau, un ex de Libération.

La gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon se retrouve, elle, autour des tribunes et articles publiés par Le Média, un site citoyen, à la fois web-télévision et magazine. Point commun: toutes ces audaces médiatiques portent la marque de groupes de journalistes ou de personnalités dissidents des groupes phares de la presse nationale que sont Le Monde (partenaire du Temps), Altice (Libération, L’Express, BFM TV), Dassault (Le Figaro), LVMH (Les Echos, Le Parisien) ou le Crédit Mutuel (groupe de quotidiens régionaux Ebra)…

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