La Toile francophone

En fait, la France devient suisse…

Certes, les sujets de fâcherie entre Français et Suisses se multiplient. Et si, pourtant, la France était en cours d’helvétisation des esprits?

Ne pas se fier aux apparences. Bien sûr, les sujets qui fâchent ne manquent pas. La bisbille fiscale, l’exode des nantis à Gstaad, l’embarras du ministre français de la culture après l’arrestation de Roman Polanski, et encore les gesticulations de l’UDC genevoise contre la «racaille» frontalière: à première vue, les relations franco-suisses ne sont pas, ces temps, au stade de l’idylle culturelle.

Pourtant, quelques détails en apparence anodins montrent qu’en fait, les deux pays se rapprochent. Plus précisément, que la France, lentement mais sûrement, devient suisse, sans même que les Français ne s’en rendent compte.

Rappelons d’abord la campagne en vue de l’élection présidentielle de 2007. Dans l’équipe de la candidate socialiste Ségolène Royal, une idée jugée géniale est mise en avant: la démocratie participative. Vénérable concept, ici reformulé au sens de l’opposition à une certaine élite, à un establishment qu’il est utile de fustiger au moment où l’on sollicite le vote populaire. Dans l’idée, tout au moins, on n’est pas très éloigné de la démocratie semi-directe helvétique, même si cette dernière revêt une forme et des pratiques sensiblement plus institutionnalisées.

Dans ce qui est désormais son «laboratoire», le site Désirs d’avenir, la présidente de région Poitou-Charentes introduit la notion, délicatement pléonastique, de «débat participatif». On trouve encore la démocratie participative, qui, en l’occurrence, sert à désigner… un forum du site. Un fidèle de la passionaria socialiste y désigne sans fard la révolution que représente cette nouvelle démocratie: «La caractéristique de Ségolène, et elle est la seule à le faire, c’est qu’elle considère la politique à la fois sous un aspect macro et micro économique. Cette méthode est déjà en soi révolutionnaire et ne se conçoit pas sans la démocratie participative qu’elle applique du stade de l’élaboration du projet à l’évaluation des décisions prises en passant par la mise en œuvre…»

Le gouvernement d’ouverture a vite récupéré la «démocratie participative». Les ministères de l’Écologie et de l’Équipement, ainsi que, entre autres, la commission nationale du débat public et le conseil national des villes proposent ainsi une base de données recensant les actions «participatives»: «La démocratie participative et le débat public sont des processus d’échange et de partage qui aident à la définition et à la mise en œuvre de l’action publique locale. Ils contribuent à l’édification d’une culture commune.» Voilà qui est dit.

Durant son tour de France, Martine Aubry, la rivale, semble elle aussi songer à la démocratie presque directe, raconte Paris Match en citant l’entourage de la patronne du PS: «Il s’agit […] de savoir sur quels sujets la population attend ses dirigeants politiques, quels sont les thèmes les plus importants pour eux, résume David Assouline, un ancien membre du camp Royal. Et surtout de nouer le dialogue, de redonner la parole aux Français pour rendre le parti plus attractif.»

Mais il y a quelques jours, l’helvétisation des esprits français a franchi une nouvelle étape, que trahit le vocabulaire – un excellent baromètre des mentalités. Le week-end des 3 et 4 octobre, un comité d’une soixantaine d’organisations, partis (dont le PS), syndicats et associations, organisait la première «votation citoyenne» de l’histoire de la République. Un genre de sondage grandeur nature, en fait, qui n’avait aucune valeur institutionnelle, mais qui se voulait symbolique: donner une assise populaire au statut de service public de la Poste. Pari gagné, selon les référendaires d’un week-end, puisqu’ils ont attiré deux millions de votants.

Il n’aura pas échappé aux oreilles des Suisses que le mot «votation» est désormais lâché dans l’Hexagone. Ce mot qui, il y a quelques mois encore, suscitait un regard effaré lorsqu’un Helvète le prononçait en terres gauloises. Soudain, on n’a cessé d’entendre le terme sur France Inter. L’AFP, relayée par Le Point, le citait allègrement dans son compte rendu. Même un aimable cénacle comme celui tenu par Frédéric Taddeï, dans son émission Ce soir ou jamais! Sur France 3, a vibré à ces sonorités sèches et tranchées, une «votation».

Wikipedia se fait institutrice, en précisant, austère: «La votation désigne l’action de voter. Le mot est très courant en Suisse, alors qu’ailleurs le mot «vote» est utilisé à la place, mais les notions ne sont pas totalement équivalentes». L’encyclopédie en ligne se fait institutrice en précisant, austère: «Bien que le mot ne soit pas un helvétisme stricto sensu, car il était autrefois employé en France (et figure d’ailleurs au dictionnaire de l’Académie ou dans le Littré), il est de nos jours totalement inusité hors de Suisse, ce qui fait qu’on peut le considérer de facto comme un helvétisme d’usage, d’autant plus qu’il s’emploie en Suisse dans un sens bien précis ne recouvrant pas toutes les acceptions de l’original.» A jour, l’encyclopédie en ligne ajoute tout de même: «L’expression «votation citoyenne» a été utilisée en France pour la pétition du 3 octobre 2009 contre la privatisation de La Poste.»

Ce n’était donc qu’une pétition? N’en déplaise aux contributeurs anonymes de Wiki, le concept de votation a fait irruption dans la psychè politique française. Et ce n’est peut-être pas fini. Car formellement, depuis une récente modification constitutionnelle, l’initiative populaire existe en France. L’hebdo Politis détaille l’enjeu: «Rappelons que la loi modifiant la Constitution française, votée en Congrès à Versailles le 21 juillet 2008, a instauré le droit d’organiser un référendum d’initiative populaire et parlementaire (article 11). Le gouvernement n’a toujours pas présenté la loi organique qui permettrait cette initiative. Le texte issu de la révision constitutionnelle contient des obstacles à la mise en œuvre d’un tel référendum. En fait, l’initiative du référendum d’initiative populaire revient au président de la République. Et pour que la proposition, portant sur un champ bien délimité, puisse aboutir, il faut que la demande en ait été faite par un cinquième des membres du Parlement, soit 184 élus, ce qui en confère l’usage exclusif aux deux principales formations, l’UMP et le PS. Elle doit être soutenue par un dixième des électeurs inscrits, soit environ 4,5 millions de signatures.»

Les obstacles, on le voit, restent nombreux. Mais de toute évidence, la mentalité civique helvétique conquiert l’Hexagone. Quand donc les Français voteront-ils au moins quatre fois par année?

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

Publicité