Législatives

La France dit adieu à ses députés-maires

La loi sur le non-cumul des mandats a obligé près de 200 députés français sortants à choisir entre leur ville et l’Assemblée. Un choix souvent facilité par la crainte d’un tsunami Macron

Il avait choisi sa ville, mais il a fini par la quitter. Lorsqu’en avril le député-maire sortant Les Républicains (LR, droite) du Havre Edouard Philippe annonce qu’il ne se représentera pas aux législatives, ses collègues sourient. Comme l’ancien candidat à la primaire Jean-François Copé, maire de Meaux, ou comme le président de la région Rhône-Alpes-Auvergne Laurent Wauquiez, l’intéressé semble alors avoir fait le choix le plus sûr. Avant d’accepter, quelques jours plus tard, le poste de premier ministre et de quitter les rivages de l’Atlantique pour l’hôtel Matignon.

L’exemple d’Edouard Philippe n’en est pas moins révélateur. A quelques jours des législatives des 11 et 18 juin, la France s’apprête à dire adieu à un pilier de sa vie politique: le député-maire. Motif: le changement des règles et le risque d’un déferlement de La République en marche!, le futur parti présidentiel. «Avec l’entrée en vigueur du non-cumul strict des mandats (inscrit dans la loi depuis 2014), qui interdit à un parlementaire de diriger un exécutif, les ténors de la droite et du Parti socialiste ont tout à perdre. Ils ont donc anticipé», sourit René Dosière, député sortant PS de l’Aisne. Un choix facilité par le fait que se replier sur sa ville est souvent le meilleur moyen… de ne pas se faire battre par un candidat pro-Macron. «Le soi-disant bonheur municipal est un prétexte, souligne ce vétéran, qui a choisi de quitter la scène après 25 ans au parlement. Ils ont surtout peur de se faire humilier.»

Statut gravé dans l’histoire républicaine

Les chiffres sont éloquents. En janvier 2017, 175 députés sur 577 étaient également maires, dont 93 chez Les Républicains (soit la moitié de leur groupe parlementaire) et 51 au PS. Mieux: au début de la législature en juin 2012, l’Assemblée nationale française comptait 228 députés-maires, un statut gravé dans l’histoire républicaine. «Dans un pays centralisé comme la France, où tout remonte à Paris et au pouvoir central, l’idée qu’une ville est mieux défendue si son maire siège à l’Assemblée a toujours semblé logique», notait un éditorial récent de la Gazette des communes. Deux cent douze députés sortants ne se représentent pas. Leurs successeurs seront-ils des «députés hors sol»? René Dosière nuance: «Ces législatives sont une révolution. Voter la loi redevient un emploi à temps plein. Il est vrai en revanche qu’Emmanuel Macron pourra compter sur de nouveaux députés qui lui doivent tout. Et qui, n’étant pas élus locaux, seront le dos au mur».

Beaucoup d’élus sortants, conscients du risque d’un tsunami Macron, en ont tiré les conséquences. Quelques audacieux, comme le député-maire sortant LR du Touquet (où la famille Macron a une maison) Daniel Fasquelle, ont quand même décidé de se lancer dans la bataille législative, plaçant à la tête de leur commune un de leurs proches. Mais de nombreux autres ont préféré tirer un trait jusqu’aux prochaines municipales, en mars 2020. Député jusqu’en 2016, puis élu président du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’ex-sarkozyste Christian Estrosi vient de se faire réélire premier magistrat de Nice. Alain Juppé, mentor d’Edouard Philippe, a préféré rester maire de Bordeaux plutôt que de tenter un retour à l’Assemblée nationale. Philippe Briand, l’ancien trésorier de la campagne présidentielle de Sarkozy en 2012, s’est replié sur sa ville de Saint-Cyr-sur-Loire. Idem à gauche, où Martine Aubry est restée fidèle à Lille, plutôt que de chercher à revenir au niveau national, via un siège de députée.

Rupture de liens

«L’assemblée élue les 11 et 18 juin ne ressemblera à aucune autre. La disparition du député-maire va rompre beaucoup de liens», pronostique le politologue Dominique Reynié, de la Fondation pour l’innovation politique, dont une projection prédit 15 sièges pour le Front national, entre 350 et 380 pour La République en marche!, entre 130 et 150 pour Les Républicains et… 20 à 35 pour le Parti socialiste, majoritaire depuis cinq ans. Conclusion d’un candidat pro-Macron: «Une nouvelle pratique républicaine va s’installer. Le combat politique à l’ancienne va se transposer dans les conseils régionaux élus en décembre 2015. Là, vieille droite et vieille gauche sont encore face à face.»

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