Une «provocation» et de «fausses images». Voilà la réponse de l’armée malienne aux accusations de Paris contre les mercenaires russes de la société privée Wagner, qui sont en train de remplacer les militaires français dans ce pays, auparavant un allié clé de la France dans la guerre contre les djihadistes. La rupture est désormais consommée entre Bamako et Paris. Le président Emmanuel Macron avait annoncé le retrait des forces françaises du Mali le 17 février dernier.

La méfiance entre les deux anciens alliés est désormais telle que l’armée française protège ses arrières. Le 19 avril dernier, les militaires tricolores se sont retirés de la base de Gossi, dans le centre du Mali, pour remettre les installations à l’armée malienne. Le 20 avril, un mystérieux compte Twitter, inactivé depuis, mentionne des «images de cadavres» retrouvés près de la base. Le lendemain, le même compte, attribué par la France aux réseaux russes, diffuse des photos d’une dizaine de corps recouverts de sable puis une vidéo des lieux, en accusant les forces françaises.

Visée par des accusations récurrentes au Mali, notamment sur une prétendue collusion avec les groupes djihadistes, la France a pour la première fois contre-attaqué dans cette guerre de l’information. L’état-major français a diffusé des images, probablement prises par un drone, montrant des hommes en uniforme aux abords du fameux charnier. Ils sont présentés comme des membres de la société militaire privée russe Wagner. Sur ces images saisissantes de précision, on voit certains d’entre eux ensevelir les corps et un autre prendre des photos ou filmer. Selon l’état-major, ces corps auraient été placés là après le départ des soldats français.

«Espionnage»

L’armée malienne, dans une conférence de presse le 25 avril, livre une autre chronologie. Selon le colonel Souleymane Dembele, à la tête de la direction de l’information et des relations publiques de l’armée, les corps n’ont été découverts que le 21 avril par une patrouille de reconnaissance malienne, juste après que la base a essuyé des tirs d’obus. Selon lui, le charnier existait «bien avant» le départ des soldats français.

L’officier s’interroge aussi sur les raisons de la présence de drones au-dessus de la base de Gossi et d’autres endroits dans le nord et le centre du Mali. «La force Barkhane [dirigée par la France, ndlr] était plus prompte à espionner qu’à lutter contre les terroristes», grince-t-il, dénonçant l’inefficacité de l’intervention française qui, en neuf ans, n’a pas réussi à empêcher le massacre des Maliens et les attaques contre les forces armées. Le 26 avril, l’armée malienne a renchéri dans un communiqué en accusant la France de «subversion», de «fausses images» et «d’intimidation».

Ouverture d’une enquête

Le gouvernement de transition malien, aux mains des militaires depuis leurs deux coups d’Etat en 2020 et 2021, a toutefois ouvert une enquête sur ce charnier. Malgré la riposte française inédite à ce qu’elle présente comme une attaque informationnelle, qu’en pensent les Maliens? Depuis Bamako, Mohamed Amara, sociologue à l’Université des lettres et des sciences de Bamako et à l’Université de Lyon, rappelle d’abord le contexte malien de «tension permanente». Il décrit un climat politique de «pensée unique qui ne veut pas dire son nom».

Le pays est frappé par des sanctions économiques très dures de ses voisins africains pour ne pas vouloir organiser des élections rapidement. «Les Maliens ont tendance à renvoyer dos à dos la France et la Russie. Ces deux puissances dominantes sont perçues comme réglant leurs comptes sur le dos des Maliens», explique Mohamed Amara. «Mais les nouveaux partenaires du Mali, à savoir les Russes, ont le vent en poupe, continue le sociologue. Même si l’enquête sur le charnier de Gossi est transparente et crédible, je la vois mal incriminer la Russie.»

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Le Mali ne veut pas entendre parler d’enquête internationale, ni d’ailleurs sur le massacre présumé qui a eu lieu à Moura à la fin mars. Dans cette localité du centre du Mali, l’armée malienne et les mercenaires russes sont accusés d’avoir tué des centaines de civils. L’opacité règne autour du nombre réel de mercenaires russes dans le pays. Ils seraient un millier. Le pouvoir malien nie faire affaire avec Wagner mais dit traiter avec le gouvernement de Vladimir Poutine. Par ailleurs, les médias français France 24 et Radio France internationale ont été suspendus à la mi-mars, après avoir évoqué d’autres exactions commises par Wagner.

Après la Centrafrique, le Soudan et le Mali, la Russie continue d’étendre sa toile militaire en Afrique. Le Cameroun, également allié traditionnel de la France, vient de conclure un accord de coopération sécuritaire avec Moscou. Selon les médias camerounais, l’accord a été signé le 12 avril et porte sur un échange d’informations, la formation des troupes – une tâche habituellement dévolue à Wagner – et un soutien logistique.

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Lors du dernier vote à l’ONU le 7 avril dernier pour expulser la Russie du Conseil des droits de l’homme à cause de son invasion de l’Ukraine, la Centrafrique et le Mali ont voté contre. Le Soudan et le Cameroun se sont abstenus, même si l’aide de la Russie n’est pas la seule raison des hésitations africaines sur leur position quant à l’invasion de l’Ukraine.