L'accélération du rapatriement des ressortissants français et étrangers de Côte d'Ivoire dément en partie les informations selon lesquelles la situation serait en train de se calmer à Abidjan. Sur les 11 000 à 15 000 Français, dont quelque 8000 double-nationaux, 4000 à 8000 personnes auraient demandé à quitter le territoire. Selon le Quai d'Orsay, 2192 ressortissants français avaient quitté le pays ces derniers jours et environ 800 étaient attendus vendredi à l'aéroport de Roissy- Charles-de-Gaulle.

Les violences commises dans la capitale ivoirienne ont conduit le gouvernement français à redéployer en partie ses efforts vers Abidjan et à les renforcer en envoyant un peu plus de 700 soldats, qui s'ajoutent aux 4200 de l'opération Licorne. D'une force d'interposition destinée à séparer les troupes loyalistes des ex-rebelles – et accompagnant les 6200 Casques bleus de l'ONU (Onuci) –, l'opération Licorne a dû se reconvertir partiellement en force d'évacuation.

La situation, déjà périlleuse à Abidjan, pourrait redevenir explosive dans la «zone de confiance» qui coupe le pays en deux. Des centaines de délégués de la société civile et des partis d'opposition auraient annoncé leur intention de quitter à pied Bouaké (la «capitale» des forces d'opposition) pour marcher lundi sur Abidjan, à 450 kilomètres de là. Le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI, ex-rebelles) aurait autorisé cette marche. Il leur faudra, dans ce cas, franchir la zone où stationnent les soldats de l'opération Licorne et de l'Onuci, entre Yamoussoukro et Bouaké. Ils se trouveront, si on les laisse passer, face aux forces du gouvernement Gbagbo.

Depuis deux jours, le président sud-africain, mandaté par l'Union africaine, tente de relancer l'effort diplomatique. Une résolution devrait être adoptée lundi par le Conseil de sécurité de l'ONU pour renforcer les moyens de la force d'interposition, instaurer un embargo sur les fournitures d'armes à la Côte d'Ivoire et prévoir des sanctions contre les personnes coupables d'exactions et de violation des droits de l'homme. Si ces efforts ne permettent pas de ramener le calme dans la capitale ivoirienne et dans la «zone de confiance» à proximité de Bouaké, les troupes d'interposition – déployées, outre à Abidjan et à San Pedro dans le sud, tout autour de la «zone de confiance» – seront prises au milieu d'une guerre civile.

Les forces loyalistes sont affaiblies depuis la destruction de leurs moyens aériens. Mais il n'est pas certain, si les combats reprennent, que l'opération Licorne et l'Onuci parviendront à séparer les combattants sans agir militairement. Dans ce cas, elles pourraient être considérées par les belligérants des deux camps – et malgré le soutien de l'ONU et de l'Union africaine – comme des forces d'occupation. C'est ce que semble signifier un expert de l'Afrique, interrogé sur le site du Nouvel Observateur, quand il dit: «La seule chose possible [pour la France] est un repli en bon ordre de ses troupes. C'est pour cela que Paris ne veut pas rompre le dialogue.»

La France persiste à maintenir des liens avec le gouvernement d'Abidjan et avec le président Laurent Gbagbo – malgré la méfiance qu'il inspire notamment au président de la République – avec l'espoir d'éviter l'affrontement et de relancer le processus de réconciliation nationale (qui devrait aboutir à des élections à l'automne 2005). Elle considère que, jusqu'à nouvel ordre, les accords de Marcoussis et d'Accra sont la seule base de négociation. Ces accords impliquent la participation des deux camps, donc celle de Laurent Gbagbo. Ils ont le soutien des organisations internationales.

Avec plus de 30 000 hommes participant à des opérations hors du territoire français, la France n'a pas la possibilité de renforcer beaucoup plus son dispositif en Côte d'Ivoire, qui pourrait se trouver débordé et essuyer des revers. Il lui faut donc trouver une issue politique, d'une part parce qu'elle opère dans son espace d'influence, d'autre part parce qu'elle présente depuis le début cette action comme exemplaire de son refus de l'unilatéralisme et de son respect des organisations internationales. Par-delà les souffrances et les morts, et bien plus qu'une séquelle du colonialisme français, l'enjeu de cette crise est une certaine conception du règlement des conflits par la communauté internationale.