Protection

La France face au casse-tête des migrants mineurs isolés

L’afflux de migrants mineurs non accompagnés pose des défis de plus en plus compliqués aux autorités. A Paris, la délinquance les guette souvent. En province, comme le dénonce Human Rights Watch, les structures d’accueil font défaut

«Abandonnés». Dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, au pied de Montmartre, le mot revient autant dans la bouche des riverains que dans celle des volontaires des maraudes (les tournées du soir, pour repérer les sans domicile fixe du quartier) ou des policiers du commissariat de la rue Marcadet. Tous ont en effet le sentiment d’être «abandonnés» face à un même casse-tête humanitaire: celui des migrants mineurs isolés, auxquels Human Rights Watch vient de consacrer un long rapport.

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«Nous avons constaté, en France, l’utilisation de diverses justifications pour refuser d’octroyer une protection aux enfants, telles que des erreurs minimes de dates, une réticence à aborder dans le détail des expériences particulièrement traumatisantes», dénonce l’organisation de défense des droits de l’homme, qui déplore les mauvais traitements réservés aux mineurs à Paris et dans le département des Hautes-Alpes, frontalier de l’Italie, d’où beaucoup arrivent dans l’Hexagone.

Sauf que, pour Julie, gérante d’une boulangerie située sur cette même rue Marcadet, ces mineurs ont un tout autre visage. D’où son refus de nous donner son nom, par peur de rétorsions: «Ils forment des bandes qui multiplient les agressions devant les distributeurs de billets. En plus, beaucoup sont de faux mineurs de nationalité marocaine, qui prétendent être Afghans. C’est un calvaire.»

Système dévoyé

Surnommés «les enfants perdus du Maroc», un groupe de ces vrais-faux mineurs campait lors de notre visite dans le square Alain-Bashung, l’un des rares espaces verts du quartier populaire et immigré de la Goutte d’Or. Comment distinguer les demandeurs d’asile des autres? Comment éviter la spirale de l’enrôlement dans les gangs, en particulier du côté de la Porte de la Chapelle où les vendeurs de crack trouvent refuge près du boulevard périphérique, dans des bidonvilles de tentes: «Le problème, c’est que les services d’évaluation chargés de déterminer l’âge de ces jeunes migrants ne savent plus que faire, reconnaît-on à l’antenne d’accueil de Médecins sans frontières située à Pantin (nord-est de Paris). Le casse-tête humanitaire et social est réel.»

Le rapport de Human Rights Watch, dont la préfecture de police de Paris a aussitôt contesté les allégations, redit le droit. Selon la loi française, les enfants migrants non accompagnés devraient être pris en charge par le Service de l’aide sociale à l’enfance (ASE) après évaluation de leur âge pour qu’ils soient formellement reconnus comme mineurs. Une évaluation supposée être «une démarche empreinte de neutralité et de bienveillance».

Sauf que ce système de protection est, selon les préfets, souvent dévoyé. Un rapport du Sénat français publié en 2017 estimait déjà à 40% le nombre de jeunes adultes migrants essayant de se faire passer pour des moins de 18 ans. Quant aux chiffres, ils donnent le tournis aux travailleurs sociaux, conscients que les passeurs encouragent les jeunes hommes et femmes migrants à se débarrasser de leurs papiers, pour se dire mineurs.

Examens rendus caducs

Environ 17 000 mineurs non accompagnés (MNA) seraient aujourd’hui en attente d’évaluation par les autorités, selon les chiffres de l’Office de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Au total, jusqu’à 50 000 MNA seraient présents sur le territoire, et 20 000 sous la protection de l’Aide sociale à l’enfance. Problème: la plupart sont expédiés au fur et à mesure dans des départements souvent débordés et incapables de les retenir lorsqu’ils repartent vers les métropoles.

L’un des problèmes est posé par la loi, qui permet de pratiquer des radios des os pour vérifier l’âge des migrants, mais uniquement après autorisation d’un juge. Or, les procédures d’appel rendent ensuite caducs ces examens: «Au-delà de la question du coût, on met en danger la sécurité des mineurs authentiques car le doute s’installe, et les coûts de gestion de l’accueil deviennent faramineux», expliquait en 2018 au Figaro la députée des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer. Dans le seul Territoire de Belfort, frontalier de la Suisse, le budget dédié est de 3,9 millions d’euros en 2019. L’Assemblée des départements de France a évalué, elle, les dépenses totales pour ces mineurs à 2 milliards d’euros en 2018.

Un rapport avait été remis au premier ministre en 2017, un an après l’évacuation de la «jungle» de Calais. Il préconisait une durée d’hébergement minimale de quatorze jours dans les départements pour statuer sur l’âge des jeunes migrants. Un observatoire national des mineurs isolés devait être constitué. Or il ne l’a jamais été et l’absence d’échanges de données entre collectivités locales complique le travail de la police – chargée des éventuelles expulsions – et des associations. Résultat: en juillet dernier, pas moins de 23 appels d’offres départementaux pour des projets d’insertion ou d’hébergement de ces jeunes migrants cherchaient encore preneurs.

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