Malgré la dégradation de la situation en Côte d'Ivoire, le gouvernement français continue de considérer que la sortie de crise passe par l'application des accords signés par les autorités légales ivoiriennes et par les représentants des forces rebelles à Marcoussis, dans la région parisienne, le 24 janvier 2003. Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, l'a dit dans un entretien publié dans Le Monde daté du mardi 9 novembre: «Il n'y a pas d'autre solution.» Elle a souligné que ces accords sont approuvés par 16 chefs d'Etat africains, par les organisations régionales, et «soutenus unanimement par la communauté internationale». «C'est parce que ces accords n'ont pas été mis en œuvre en temps et en heure que nous nous retrouvons dans cette situation», a-t-elle ajouté.

Confirmés en juillet dernier à Accra, ces accords prévoient la mise en place d'un gouvernement de réconciliation nationale, la démobilisation et le désarmement des forces en présence, la refondation d'une armée acceptée par tous, la modification du code de la nationalité qui écartait une grande partie de la population du droit de vote et de l'éligibilité, et l'adoption d'un calendrier pour les élections générales. Ces élections sont théoriquement prévues au second semestre 2005, mais pratiquement rien d'autre n'est entré en application.

Les forces rebelles refusent de rendre leurs armes avant de participer au gouvernement. Le président Laurent Gbagbo refuse qu'elles y participent si elles n'ont pas rendu leurs armes (il a obtenu en juillet dernier que l'échéancier des réformes soit lié au désarmement des rebelles). Quant aux clauses sur la nationalité, pour passer dans les faits, elles doivent être approuvées par un parlement qui leur est hostile, ce qui ne chagrine pas Laurent Gbagbo, puisque cette adoption permettrait à son rival, Alassane Ouattara, de redevenir éligible.

Paris totalement impartial?

La France n'est pas parvenue à être tenue pour totalement impartiale. Le gouvernement prétend qu'elle a protégé les rebelles, alors que ces derniers lui reprochent d'avoir arrêté leur marche sur Abidjan en septembre 2002. Les événements de ces derniers jours n'ont pas diminué cette méfiance. Avant le bombardement qui a tué des militaires français et un ressortissant des Etats-Unis, les soldats de l'opération «Licorne» et de l'Onuci ne sont pas intervenus pour arrêter les attaques des troupes d'Abidjan contre les positions des ex-rebelles au-delà de la ligne de séparation. Selon les loyalistes, les soldats français ont ensuite, par leur riposte, empêché l'aviation ivoirienne d'aller au bout de son action.

La France affirme qu'elle n'a riposté que pour protéger ses soldats et qu'elle n'augmente sa présence en Côte d'Ivoire que pour protéger ses ressortissants et les résidents étrangers. Elle ne récuse pas Laurent Gbagbo en tant qu'interlocuteur bien qu'il pratique le double langage (conciliant envers l'extérieur mais vindicatif et provocateur à l'intérieur) et qu'il semble constituer le principal obstacle au retour au calme. Si elles le rendent responsable de cette crise, les autorités françaises n'ont rien fait jusqu'ici pour obtenir son départ, sans doute pour signifier qu'elles n'ont pas l'intention d'aller au-delà de leur mandat international. Vue de France, la position de Laurent Gbagbo est pourtant devenue plus inconfortable. Les responsables du Parti socialiste ont officiellement rompu avec lui depuis les graves incidents de samedi dernier (alors qu'il reste membre de l'Internationale socialiste).

Laurent Gbagbo est sans doute celui qui souhaite le moins l'application d'accords qui le priveraient du pouvoir lors d'éventuelles élections. Les désordres à Abidjan et les invectives contre le colonialisme français, dont ses partisans sont les instigateurs, le servent provisoirement. Il sait néanmoins que les décisions négociées à Marcoussis et à Accra ne sont pas dictées par la France. Avant la crise, la volonté française de faire respecter ces accords pouvait paraître stérile puisqu'ils étaient bloqués par leurs protagonistes. En dépit des apparences, la situation est aujourd'hui un petit peu plus ouverte.