Politique

En France, la foudre si peu populaire de «Jupiter»

Salué pour sa volonté de réformes, mais de plus en plus perçu comme «le président des riches», Emmanuel Macron risque gros en dénigrant les classes populaires. Comme encore cette semaine avec le mot «bordel»

Emmanuel Macron n’a pas promis d’être un président «jupitérien» pour rien. Le chef de l’Etat français, avec la fougue de ses 39 ans, aime manier la foudre.

Problème: ses cibles sont pour l’heure toujours les mêmes. A peine nommé ministre de l’économie sous le quinquennat de François Hollande, à l’automne 2014, l’ex-conseiller élyséen avait qualifié des ouvrières bretonnes en colère «d’illettrées». En marge de son discours européen à Athènes, le 7 septembre, l’homme avait promis de ne pas se laisser arrêter par les «fainéants et les cyniques» qui bloquent la société française.

Et voilà que mercredi en Corrèze, sur les terres électorales de son prédécesseur et non loin de l’usine d’équipements automobiles GMS où les employés sont en lutte depuis des mois, «Jupiter» a de nouveau fait feu: «Certains, au lieu de foutre le bordel feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas», a-t-il confié en aparté au président socialiste de la région Alain Rousset, à propos d’une usine de fonderie voisine en mal d’embauche. Puis d’ajouter, positif: «Il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux.»

Franc du collier

L’intéressé, donc, se veut franc du collier. Pas question, dans sa volonté de réformer le pays tout juste saluée par un dossier spécial élogieux du très libéral hebdomadaire britannique The Economist, de se taire devant certaines réalités sociales françaises.

Du Sarkozy? «Le risque existe que ces sorties sur les fainéants ou autres lui restent collées à la peau, comme le «Casse toi pauvre con de Sarko», confirme Gérard Courtois, éditorialiste au Monde et auteur de Parties de campagne (Ed. Perrin). Christian Schubert, correspondant économique à paris de la Frankfurter Allgemeine nuance: «On peut aussi penser que la méthode Macron consiste à dire les choses brutalement, quitte à provoquer, pour amener ses compatriotes à prendre conscience de l’obligation de changer.»

Lire aussi: Merkel-Macron, l’axe européen du possible

Soit. Sauf que cette séquence «jupitérienne» reflète d’abord l’image d’un président partial, bien moins sévère avec les classes aisées et les jeunes urbains mondialisés – une bonne partie de son électorat – qu’avec le peuple provincial à la peine. Le projet de budget 2018 de son gouvernement, bientôt débattu à l’Assemblée nationale, prévoit un réaménagement de l’impôt sur la fortune (ISF) qui exonérera désormais le patrimoine en actions, mais aussi les «biens de luxe» comme les yachts, ou la possession de lingots d’or. Un calcul seulement économique pour ramener l’épargne des plus riches vers l’investissement? «Un cadeau est un cadeau s’étonne un avocat fiscaliste. Les inégalités sociales s’accroissent dangereusement, c’est un fait. Fallait-il, en début de quinquennat, tourner le couteau fiscal dans cette plaie?»

Urgent rééquilibrage

L’économiste Jean Marc Daniel a écrit Les impôts, cette folie française (Ed. Tallandier). Libéral, convaincu comme The Economist que la France était jusque-là un pays bloqué, il défend ce déverrouillage brutal: «Il y a du Raymond Barre dans Macron, expliquait-il mercredi sur BFM TV. C’est le parti pris de la vérité économique. Ses petites phrases définissent un message clair: rien ne sera plus comme avant. Le salariat, la protection sociale, l’immobilité géographie, tout cela doit changer…»

Mais quid des conséquences politiques? Comment faire, même si toute une partie de la population approuve, peut-être, ces sorties présidentielles, pour éviter l’engrenage sur lequel la gauche radicale et les syndicats espèrent surfer pour entraver son début de mandat: «Macron fait une politique de droite, c’est un fait confesse un de ses premiers soutiens, grand nom de la banque et de la finance hexagonale. La question urgente est, dès lors, de rééquilibrer cela par des mesures symboliques pour les électeurs de gauche qui l’ont aussi élu. Jupiter ne peut pas être un président antipeuple. C’est juste impossible.»

Lire également:  Le Sénat français, un bastion pour les «Macron-sceptiques»

Des polémiques qui agacent

A l’Elysée, comme dans les rangs du parti présidentiel «La République en marche», ces polémiques à répétition dérangent aussi. «Le danger, c’est une succession de saillies négatives. Macron doit incarner une ambition, pas un père fouettard», corrige Bruno Bonnell, ex-entrepreneur numérique devenu parlementaire du Rhône. Juste? «Macron a profité de son positionnement pour être élu par défaut par une grande partie d’électeurs face à Marine Le Pen, ajoute le politologue Pascal Perrineau. Mais il doit maintenant gouverner, c’est-à-dire rassembler.» Avec d’ici deux ans, le premier rendez-vous des municipales de mars 2019, puis des européennes de juin 2019. Et l’ombre d’une droite qui se recompose autour d’un discours plus populaire, centré sur les classes moyennes des territoires, loin des métropoles que veut incarner le très ambitieux président de la région Rhône Alpes Laurent Wauquiez.

«La foudre Macronienne fonctionnera si elle réveille l’opinion sans devenir une arme que ses opposants retournent contre lui. Or, ces jours-ci, ceux-là engrangent. Il croit que la province est en retard et que ses adversaires sont terrassés. C’est faux. Il a juste profité avec génie d’une parenthèse politique» confiait à quelques journalistes, lors de l’assemblée des régions la semaine dernière, le président de la région Grand Est (Alsace-Lorraine-Franche Comté) Philippe Richert, furieux de la suppression annoncée de 450 millions d’euros de subventions pour ces collectivités territoriales en 2018. Avant de claquer la porte et de démissionner…

Publicité