Marine Le Pen n’est pas encore en position de se réjouir de la soudaine chute de popularité d’Emmanuel Macron. Selon plusieurs sondages publiés ces jours-ci, le président français voit en effet son pourcentage d’opinions favorables tomber vers les 50%, au lieu de 64% en juin. Important? Pas sûr. Si son bras de fer avec l’état-major militaire autour du budget des armées a laissé des traces, et si les premières annonces de réductions dans les dépenses publiques ont tendu le climat social, le locataire de l’Elysée demeure pour l’heure sans véritable opposant.

Seul Jean-Luc Mélenchon, fort de sa quinzaine de députés de La France insoumise – la gauche radicale a pu constituer un groupe parlementaire –, semble sortir du lot, en accusant l’exécutif d’un «coup d’Etat social» et en misant sur une forte participation à la journée d’action du 23 septembre à travers la France. Pas d’annonces tonitruantes du Front national en revanche. Le parti d’extrême droite, qui a tenu vendredi et samedi un séminaire à huis clos, a préféré reporter à la rentrée son éventuelle refondation. Laquelle pourrait passer par un changement de nom.

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Militants et sympathisants consultés par voie électronique

Point significatif: le FN a en quelque sorte adopté la méthode Macron pour décider de son avenir. Le parti consultera ses militants et sympathisants par voie électronique, en leur adressant un questionnaire complet, comme l’a inauguré avec succès le mouvement En marche! (devenu La République en marche) lors de la présidentielle. Le parti créé en 1971 par Jean-Marie Le Pen (désormais marginalisé et en procès avec l’actuelle direction) compterait aujourd’hui environ 90 000 adhérents. Huit députés FN ou affiliés ont été élus le 18 juin, dont Marine Le Pen et son compagnon, Louis Aliot.

Affrontement entre deux lignes opposées

Au vu des divergences au sein de la direction du Front, ce report n’est guère étonnant. Jusque-là patronne incontestée du parti dont elle est devenue présidente à la place de son père en janvier 2011, la nouvelle députée de la circonscription d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) n’a pas réussi à se défaire de son image de perdante lors du débat TV du 5 mai face à Emmanuel Macron. Ce dernier, qu’elle avait tenté de bousculer dès les premières minutes, avait martelé «l’inconscience» du FN, qui demandait l’abandon de l’euro sans l’assumer complètement. Résultat: un affrontement toujours pas réglé entre deux lignes opposées.

La première est celle des identitaires, pour qui la priorité politique doit être la lutte contre l’immigration, la mise en avant des valeurs nationales et la défense des parties les plus vulnérables de la population. La seconde, défendue par le vice-président et député européen Florian Philippot (battu, lui, aux législatives) est celle des souverainistes, pour lesquels le retour à la monnaie nationale «conditionne tout le reste». Or, 70% des Français, selon les enquêtes d’opinion, estiment que l’euro est irréversible. D’où le louvoiement de la future grande consultation frontiste supposée définir «de nouvelles modalités et un nouveau calendrier, afin de retrouver, de manière successive et sur la durée d’un quinquennat, nos différentes souverainetés».

La direction du parti verrouillée

L’autre question, plus délicate encore, est celle de la démocratie et du renouvellement au sein d’un parti qui a enregistré, au second tour de la présidentielle, son record historique avec plus de dix millions de voix. Verrouillée par Marine Le Pen et Florian Philippot, la direction du parti n’a jusque-là guère tenu compte des résultats électoraux. La nièce de Marine, l’ex-députée Marion Maréchal-Le Pen, fut ainsi la mieux élue au comité central du Front lors du dernier congrès de novembre 2014.

Mais face à la mainmise de Philippot sur les instances, la jeune femme a pris du recul, quittant provisoirement la politique et ne sollicitant pas le renouvellement de son mandat, ce qui a entraîné la perte de son siège de députée du Vaucluse. Autre dilemme: quelle place pour les députés Bleu Marine Gilbert Collard (réélu) et Emmanuelle Ménard (épouse du maire de Béziers, Robert Ménard) – qui ne sont pas membres du FN – dans la galaxie frontiste?

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Ultime défi pour Marine Le Pen: celui posé par Emmanuel Macron lui-même. Le président sait qu’il ne pourra empêcher la colère sociale, et juge l’opposition mélenchoniste comme incontournable. Il pense en revanche que sur l’Europe la crédibilité du FN est atteinte, et va tout faire pour pousser son avantage d’ici aux élections municipales et européennes de 2019. En 2014, rappelons-le, le Front national était arrivé en tête de ce dernier scrutin, avec 24 députés européens. Si le mouvement présidentiel devait le devancer dans deux ans, ou mieux le reléguer loin derrière, la fille de Jean-Marie Le Pen pourrait être contrainte d’en tirer les conséquences. Et d’abandonner les rênes du parti familial…