Depuis le 17 mars et le début du confinement strict de la population, le couvercle sanitaire et policier s’est refermé sur les colères des Français. Seuls indices réguliers de l’effervescence qui couve: plusieurs sondages selon lesquels entre 60 et 70% des personnes interrogées ne font pas confiance au gouvernement «qui n’est pas à la hauteur de la situation», des anicroches sérieuses entre forces de l’ordre et jeunes des banlieues et une prolifération des invitations lancées sur les réseaux sociaux pour recommencer à manifester à partir du 11 mai. Deux rapports des services de renseignement intérieur, en partie publiés par le quotidien Le Parisien, s’inquiétaient, à la mi-avril, de la forte mobilisation pour «le jour d’après», nourrie par les critiques de plus en plus fortes sur la gestion de crise de l’exécutif, en particulier à propos des masques de protection et des tests de dépistage du Covid-19, dans un pays où 25 531 personnes ont péri du coronavirus.

Faut-il en déduire que la France, qui sortait à peine en mars de six mois de conflit social et de grèves à répétition autour de la réforme des retraites (adoptée le 5 mars par les députés via la procédure d’urgence de l’article 49.3), pourrait se retrouver happée par les confrontations et les manifestations? Le Ministère de l’intérieur, qui s’efforce de relativiser les violences dans les banlieues survenues autour du 20 avril à la suite de l’accident d’un motard lors de son interpellation par la police, prend l’hypothèse au sérieux. «Les derniers jours du déconfinement riment avec relâchement. On le voit dans les rues de Paris. Beaucoup n’ont même plus sur eux les attestations dérogatoires requises», reconnaît un policier en faction avec ses équipiers au carrefour de la Porte Dorée, vers le bois de Vincennes, dans l’est de Paris.

Le danger des masques

Or qui dit relâchement dit aussi risque de règlements de comptes ou d’échauffourées: «Ces deux mois ont été longs pour beaucoup. Les amendes que nous avons dû infliger nous ont transformés en cibles, poursuit notre interlocuteur. Le risque de virus était jusque-là une arme de dissuasion massive mais, maintenant que tout le monde a des masques, la crainte de la contamination se dissipe. Et le fait de se couvrir le visage permet de se dissimuler…»

Les masques, justement. Ils sont l’objet principal des colères. Dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, classée pour l’heure en zone verte où la circulation du virus est à la fois limitée et stabilisée, le syndicat des pharmaciens a demandé des rondes à la police pour éviter les cambriolages de leurs stocks. Idem pour les supermarchés qui ont annoncé, pour le 11 mai, la mise en vente de masques. Au début de l’épidémie, des vols avaient été signalés dans des hôpitaux. Va-t-on assister à d’autres actes de ce type alors que le port d’un masque de protection sera requis dans les transports en commun, et peut-être parfois dans l’espace public? Et comment éviter que le port généralisé du masque ne profite aux agresseurs ou aux dealers?

De nombreux maires, inquiets de se voir mis en cause par leurs administrés, redoutent une détérioration progressive du climat social jusqu’au 24 juillet, date prévue de l’expiration de l’état d’urgence sanitaire, dont le Sénat devait voter mardi soir le projet de loi. Signe révélateur: les sénateurs ont introduit un amendement pour ne pas engager «la responsabilité pénale» des élus locaux mais aussi des employeurs et fonctionnaires. Sauf en cas de «faute intentionnelle» ou «faute par imprudence ou négligence».

Fin de solidarité

L’autre inquiétude porte sur les traditionnelles fractures de la société française, assurées de réapparaître. «Le confinement a paradoxalement été une période de réelle solidarité, juge le sociologue Jean Viard. Les Français se sont entraidés. Les plus mal logés ont accepté la situation, malgré les difficultés. Le pays s’est serré les coudes.» Mais après? Depuis le début du ramadan, le 23 avril, les réseaux sociaux sont pleins de messages de haine contre les musulmans, qui fêteront le 23 mai la rupture du jeûne. Deux attaques au couteau qualifiées d’actes terroristes, à Romans-sur-Isère le 4 avril et à Toulouse le 3 mai, ont réveillé le spectre de l’islamisme extrémiste. Très médiatique aussi, l’agression verbale contre l’éditorialiste de droite radicale Eric Zemmour survenue à Paris le 30 avril. «Le confinement a pu donner un sentiment d’unité nationale. Je redoute qu’il soit un peu factice. Les fractures n’ont pas disparu», estime le politologue Jérôme Fourquet.

La sphère de l’intime est aussi touchée. Dans cette France qui n’aura pas un été très festif et convivial, avec l’annulation de tous les festivals et la crise subie par les milieux culturels, la famille n’offre pas toujours un repli propice. Courant avril, les associations de défense des femmes avançaient une hausse de 30% des violences conjugales lors du confinement, en particulier dans les grandes métropoles. La réouverture des écoles s’annonçant comme un casse-tête et le chômage partiel ayant explosé (il concerne plus de 11 millions de Français), les tensions familiales risquent de s’accroître après ces deux mois «verrouillés».