International

La France hantée par le retour de ses djihadistes

L’arrestation en Syrie d’un ancien proche du tueur de Toulouse Mohammed Merah relance le débat sur le traitement des ex-combattants français de Daech

Le casse-tête judiciaire, politique et sécuritaire s’annonce très sérieux. Après la confirmation de l’arrestation par les combattants kurdes, à la mi-décembre, de Thomas Barnouin, un djihadiste français converti à l’islam reparti combattre dans les rangs de Daech au printemps 2014, les autorités françaises sont au pied du mur.

Le rapatriement prochain de l’intéressé, apparemment détenu aux côtés d’autres combattants français arrêtés eux aussi dans les régions désertiques proches de la ville syrienne de Raqqa – l’ancienne «capitale» de l’Etat islamique reprise en octobre par une coalition composée des Forces démocratiques syriennes et des Kurdes, soutenus par les forces spéciales américaines et françaises –, apparaît en effet incontournable. Or derrière cet épineux transfert d’ex-combattants se cachent un dédale légal et le réveil de problématiques fantômes, deux ans après la vague d’attentats de novembre 2015 et ses 130 victimes, dont sept des huit assaillants (le dernier, Salah Abdeslam, est détenu mais reste muré dans le silence lors de ses interrogatoires).

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Casse-tête lié aux familles

Thomas Barnouin, déjà interpellé une première fois en Syrie en 2006 et condamné à 5 ans de prison avec sursis, faisait partie de la même mouvance islamique radicale du sud-ouest de la France que Mohammed Merah, l’auteur des attentats de Toulouse en mars 2012, dont le frère aîné, Abdelkader (considéré comme son inspirateur), a écopé en novembre de 20 ans de détention pour «association de malfaiteurs». Plus problématique encore: plusieurs de ses codétenus français dans les prisons kurdes seraient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, avec des complications judiciaires en perspective.

Le cas d’une mère française et de son fils de moins de 1 an, né dans la ville irakienne de Mossoul durant l’occupation par Daech, est en ce moment décortiqué par les enquêteurs après leur retour en Seine-et-Marne à la mi-décembre, confirmé ces jours-ci par leur avocat Me William Bourdon. Selon des informations obtenues par Le Temps, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) visiterait en prison plusieurs de ces ex-djihadistes, dont les autorités françaises ont confirmé l’identité.

D’après les chiffres officiels, environ 1700 Français seraient partis rejoindre les zones djihadistes irako-syriennes à partir de la prise de Mossoul par Daech, en juin 2014. Sur ce total, au moins 278 seraient morts et 302 (hommes, femmes et mineurs) sont déjà revenus en France. Environ 700 combattants français seraient encore opérationnels dans les zones désertiques du nord de la Syrie et de l’Irak. Or tous ces djihadistes – dont les activités meurtrières ne sont pas toujours documentées – n’ont pas le même statut légal. «Il y en a qui peuvent revenir sans qu’ils soient rapatriés. Il y en a qui peuvent être rapatriés et il y en a qui seront jugés avec leurs familles, dans certaines circonstances, dans les pays où ils sont, en particulier l’Irak», avait déclaré Emmanuel Macron sur France 2 le 8 novembre, insistant sur la reconnaissance par la France de la justice irakienne.

Que faire des «maillons»?

La réalité est que tous les présumés djihadistes français de retour du Moyen-Orient par des voies légales sont immédiatement placés en détention ou sous «surveillance individuelle». Sur les 178 hommes revenus en France depuis 2014, 120 sont aujourd’hui incarcérés. Avec plusieurs questions annexes: comment traiter les informations reçues lors de leurs interrogatoires, susceptibles d’apporter de nouveaux éléments aux procédures judiciaires en cours, voire terminées, sur les réseaux islamistes démantelés?

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Comment accueillir ceux dont l’implication criminelle semble moindre? Un cas immédiat est celui de Mehdi Nemmouche, l’auteur de l’attentat contre le Musée juif de Bruxelles en mai 2014 (quatre morts) et geôlier présumé des journalistes français retenus en otage en Syrie entre juin 2013 et avril 2014. Son procès en Belgique pourrait se tenir avant l’été: «Nemmouche était un maillon. Qui le commandait? Qui donnait les ordres? On peut apprendre beaucoup de choses de ces rapatriés», s’interroge un familier du dossier. Avec une nuance de taille: «Croire que tous ces types plus ou moins paumés étaient des combattants de premier ordre serait une grave erreur. Beaucoup reviennent épuisés, déradicalisés par les horreurs de la guerre.»

L’épineuse question de la déchéance de nationalité

Question politique plus brûlante: la demande de déchéance de nationalité française des binationaux (le plus souvent originaires du Maghreb), une hypothèse soulevée après les attentats de 2015 par l’ancien président François Hollande puis abandonnée. Laurent Wauquiez, nouveau président du parti d’opposition de droite Les Républicains, l’a relancée lors de sa campagne victorieuse: «Ceux qui sont en Irak et en Syrie ne doivent pas revenir et [doivent] être jugés là où ils ont choisi de trahir la France. […] Il faut ensuite remettre sur la table la question de la déchéance de nationalité: la France doit pouvoir déchoir de leur nationalité tous les djihadistes, binationaux ou français. […] Enfin, que tous ceux qui sont déjà en France soient immédiatement mis en prison, sous l’inculpation d’association de malfaiteurs.»

L’inquiétude majeure est bien sûr que ces rapatriés, s’ils ne sont pas mis hors d’état de nuire, commettent des actes terroristes en France ou recrutent de nouveaux disciples, forts de leur charisme d’anciens combattants. Les autorités françaises, sans l’avouer, redoutent également que les ex-djihadistes tombés, détenus par le gouvernement syrien, soient utilisés par celui-ci comme monnaie d’échange dans le cadre des négociations en cours, compte tenu des informations dont ils disposent. L’imbroglio judiciaire est aussi diplomatique.

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