La controverse sur le renvoi de Roms a plongé les relations entre la France et l’UE dans une phase de turbulences d’une rare intensité.

«La France tape sur les Roms.» La Une du Financial Times de mercredi dit clairement les choses après que la Commission européenne a menacé de poursuivre Paris en justice pour sanctionner les expulsions de Roms roumains et bulgares, l’accusant de duplicité et faisant un parallèle avec la Deuxième Guerre mondiale et les atrocités nazies. Il faut dire que la commissaire en charge des questions de Justice et des droits fondamentaux, Viviane Reding, «est littéralement sortie de ses gonds», relève Ouest-France, en déclarant que «les discriminations ethniques ou raciales n’[avaient] pas leur place en Europe».

«Des propos «étonnants» pour le Quai d’Orsay, écrit Le Figaro, qui «font suite à la publication dans la presse, il y a deux jours, d’une circulaire datant du 5 août dernier, mentionnant le démantèlement en priorité des campements de Roms. Eric Besson, ministre de l’Immigration, a déclaré ne pas avoir eu connaissance de cette consigne donnée aux préfets par l’Intérieur. Pour tenter d’éteindre la polémique, Brice Hortefeux a présenté lundi un autre document, plus nuancé, afin de «lever tout malentendu sur une éventuelle stigmatisation de Roms».»

Pour ne rien arranger, Le Canard enchaîné prétend que «le ministre de l’Immigration avait un représentant à la réunion du 4 août, lors de laquelle la circulaire ciblant expressément les Roms aurait été élaborée. Le ministre réfute cette version. Mais dans un courriel publié par le journal satirique, que Le Figaro s’est procuré, on peut en effet constater que Lucien Giudicelli, chef adjoint du cabinet de Besson, est le premier destinataire de ce qui ressemble à une convocation à cette réunion. Mais rien ne permet pour le moment de savoir si l’homme s’y est bien rendu ou si c’est à cette occasion que la circulaire a été écrite.» Le Parisien ajoute qu’il s’agissait, «selon Le Canard, de la première réunion de la «cellule de coordination nationale de lutte contre les campements illicites». A l’ordre du jour: appliquer les consignes du discours de Sarkozy, le 30 juillet, qui demandait de «mettre un terme aux implantations sauvages des campements de Roms».»

«Paris met l’Europe en rogne», résume Libération. Tonnant que sa «patience a des limites», relève L’Alsace, la commissaire «a littéralement ravalé notre pays au rang des plus minables des dictatures, allant jusqu’à évoquer les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale. La France est-elle donc tombée si bas? La première réaction, en entendant de tels propos, est la colère… Il est tentant d’envoyer la Commission de Bruxelles s’occuper de ce qui la regarde. Malheureusement ça la regarde, et le Parlement européen, tout comme l’ONU, disent pareil.»

Un internaute du Post renchérit: «J’entends déjà les voix de l’UMP hurler en chœur au déni de souveraineté: «Mais depuis quand ose-t-on venir nous donner des leçons? On fait ce qu’on veut de nos pauvres et de nos mendiants. Ceux qui s’expriment ont-ils pris soin de balayer devant leur porte?» Le problème, c’est que tant l’ONU que l’Europe rappellent à l’ordre un de leurs membres en vertu de traités ou de conventions que le membre en question a votés. Pour être encore plus clair, la France est en infraction avec des textes qu’elle a elle-même signés. Elle est en infraction avec elle-même.»

Ces dispositions l’exposent-elles alors «à une condamnation pour traitement discriminatoire?» se demande alors Le Point, en tentant de répondre à la question par la voix de Me Sergio Sorinas. Ce spécialiste du droit européen ne saurait être plus clair: «Les ressortissants de ces pays ne sont encore pas totalement bénéficiaires du principe de libre circulation. Jusqu’en 2014, en effet, les citoyens roumains et bulgares ne bénéficient pas en France des mêmes droits et libertés que les ressortissants d’autres pays de l’Union européenne, ils ont, par exemple, encore besoin d’un titre de séjour et d’une autorisation de travail.»

D’autant, semble penser le blog « Vu de la place Victor-Hugo» de la Tribune de Genève, qu’on ne sait pas trop «que dire de ces gens qui exhibent dans les rues, sur leurs genoux ou dans leurs bras des nourrissons à la seule fin de susciter la commisération des passants. Ou qui utilisent des handicapés, placés au milieu des trottoirs, et qui se collent aux gens pour leur soutirer des pièces. Certes, tout le monde a des droits mais il y a aussi des devoirs qui vont avec. Je crois que les pays concernés, Bulgarie, Roumanie et d’autres devraient mieux s’occuper de leurs nationaux et ne pas les envoyer vers d’autres destinations.»

Mais quel paradoxe, en fin de compte, «de voir les Roms stigmatisés, expulsés, utilisés comme boucs émissaires dans le débat politique alors que cette année 2010 est censée être consacrée, dans l’Union européenne, à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale et que nous sommes au beau milieu d’une décennie européenne dédiée à l’inclusion sociale des Roms!» déplore de son côté le site journalistique MediaPart.  Olivier Perrin