FRANCE

En France, l’affaire Ramadan tourne à la curée

Les accusations de violences sexuelles contre l’islamologue suisse rencontrent un énorme écho médiatique. Sur fond d’hostilité persistante, dans l’Hexagone, pour l’islam qu’il incarne


Le quotidien populaire Le Parisien en a fait sa une de lundi: «L’étau se resserre sur Tariq Ramadan». L’intellectuel musulman est, depuis les 20 et 26 octobre, sous le coup de deux plaintes pour viol, l’une émanant de Henda Ayari, ancienne salafiste, fondatrice de l’association féministe Libératrices, pour des faits remontant à 2012; l’autre d’une femme de 42 ans, convertie à l’islam, qui souhaite garder l’anonymat et dénonce «des scènes de violence sexuelle d’une grande brutalité» remontant à 2009 dans un hôtel de Lyon.

Dans Le Monde du 31 octobre, Henda Ayari explique: «Tariq Ramadan est un intellectuel, un leader religieux, un homme qui séduit par son discours, son aura, sa prestance, une icône, devenue presque un demi-dieu pour certains. […] Abuser de son autorité religieuse ou intellectuelle pour abuser d’une femme croyante, c’est horrible.» Et elle accuse Tariq Ramadan d’avoir «utilisé l’islam pour assouvir ses pulsions sexuelles».

Des récits «précis et glaçants»

La journaliste Caroline Fourest, auteur en 2004 de Frère Tariq (Editions Grasset), va dans le sens des accusatrices: «J’ai croisé plusieurs femmes qui m’ont fait des récits précis et glaçants dès 2009, a-t-elle déclaré lundi matin au micro de RTL. J’étais au courant. […] J’ai le courage de dire, mais quand vous voulez quitter le terrain de l’alerte intellectuelle pour aller sur le terrain de prouver les allégations, il me fallait le courage des victimes.»

Entre la France et Tariq Ramadan, c’est une longue histoire de défiance. L’université française ne lui a jamais offert de chaire. L’intellectuel sent le soufre. En 1995, le ministre de l’Intérieur de droite Charles Pasqua lui a, un temps, interdit d’entrer sur le territoire, et son frère, Hani Ramadan, est interdit de séjour depuis avril 2017.

L’opinion publique découvre Tariq Ramadan un soir de novembre 2003, débattant en direct sur France 2 avec Nicolas Sarkozy, un ministre de l’Intérieur alors au mieux de sa forme politique. Il le traite en adversaire, balaie ses arguments en faveur du voile et surtout enferme Tariq Ramadan dans une déclaration ambiguë sur la lapidation des femmes adultères. «Il faut un moratoire», dit alors Ramadan, qui endosse en une soirée le costume du méchant.

Si les faits sont avérés, cela va être un tremblement de terre

L’intellectuel musulman Omero Marongiu-Perria

Est-il vraiment, comme il l’a parfois déclaré, «diabolisé» en France? En 2011, alors qu’ils ont signé une pétition de L’Obs contre le débat sur la laïcité lancé par le gouvernement, Martine Aubry, maire de Lille, et Jean-Marc Ayrault, futur premier ministre de François Hollande, retirent leurs paraphes en apprenant qu’ils figurent à côté de celui de Tariq Ramadan. «Je représente la figure de cet ancien colonisé qui tout à coup sort de son ghetto intellectuel et social dans lequel on l’avait mis et qui vous parle d’égal à égal», déclare alors l’intellectuel musulman à StreetPress.

Incompréhension

En janvier 2015, nouvelle incompréhension: après les attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper-Cacher de la Porte de Vincennes, Tariq Ramadan «condamne» les actes terroristes mais refuse de dire «Je suis Charlie» ou «Je suis Paris», dénonçant «des condamnations à géométrie variable» et une «normalisation du discours islamophobe en Europe».

Il n’est alors pas le seul à juger qu’il est ostracisé. Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI), se déclare en 2015, sur le site internet Slate, «assez choqué par la manière dont il est parfois traité en France», notant qu’«on s’accommode bien de la parole du Front national» mais que «Tariq Ramadan, lui, serait le diable incarné».

C’était avant les deux plaintes pour viol, qui laissent quasi muets les responsables musulmans français. Dans Le Monde, l’intellectuel musulman Omero Marongiu-Perria confie: «Si les faits sont avérés, cela va être un tremblement de terre.»

«Le Tartuffe est démasqué, le dévot serait un violeur», écrit Valérie Toranian, ancienne rédactrice en chef du magazine Elle, dans La Revue des deux mondes. «Pas un violeur «banal». Le détenteur de la chaire d’études islamiques contemporaines, financée par le Qatar, à Oxford. Le prédicateur charismatique qui expliquait aux femmes l’importance de leur pureté et de leur vertu.» Loin de la présomption d’innocence, le temps de la curée est venu.

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