DEMAIN, QUELLE FRANCE? (3)

«En France, l’apprentissage incite les jeunes à privilégier des filières attrayantes»

Rédacteur en chef du «Courrier Picard», Mickaël Tassart analyse la période traumatisante que traverse la région des Hauts-de-France. Une période marquée par la désindustrialisation. Mais des perspectives d’avenir se dessinent pour le territoire

Le Temps: Whirlpool a annoncé la fermeture de son usine d’Amiens en 2018. Un nouveau choc pour le territoire, frappé par de nombreuses fermetures d’entreprises. Comment la région vit-elle cette désindustrialisation?

Mickaël Tassart: C’est une période traumatisante. Cela a commencé en 2009 avec l’annonce de la fermeture de l’usine Continental. Quelques années plus tard, c’était au tour de Good Year. Et maintenant Whirlpool. L’industrie est-elle encore un vecteur d’avenir pour la Picardie? On peut s’interroger.

– Comment expliquez-vous cette dégringolade?

– L’ancienne région Picardie n’a jamais été capable d’anticiper un tournant, comme celui de la robotisation. Elle a subi tous les changements. Pourtant, elle a été prospère de longues années. Le territoire était doté d’un tissu industriel relativement dense. L’agriculture était également un pan de l’économie très important. De grandes exploitations sont installées autour d’Amiens, et dans toute la Picardie. Tout s’est effondré d’un coup d’un seul, notamment du fait de la fusion des régions.

– La réforme des régions a pénalisé la Picardie?

– Cela a été un véritable traumatisme pour les Picards qui ont le sentiment d’avoir perdu leur identité. La Picardie est passée en 2015 d’une petite région de France, autonome, à un bout d’une grande région avec l’absorption par le Nord-Pas-de-Calais. En une journée, en un trait de plume, Amiens a perdu son statut de capitale régionale pour être intégrée à un ensemble dans lequel elle est en concurrence avec un mastodonte: Lille. Des services administratifs quittent progressivement Amiens pour rejoindre la capitale européenne. Mais ce choc a tout de même eu un effet positif: les acteurs du territoire ont pris conscience qu’ils ne pouvaient plus se reposer sur leurs acquis.

– Des perspectives d’avenir se dessinent-elles?

– L’implantation du géant Amazon près d’Amiens, avec la création de 500 emplois, est un peu la première pierre de ce que sera la Picardie demain. Le foncier est le principal atout du territoire. De grands terrains sont disponibles aux portes d’Amiens pour accueillir des entreprises. La Picardie est également connectée à l’Ile-de-France par le réseau autoroutier. Il faut tirer profit de ces avantages. Une transition s’opère par ailleurs entre une industrie manufacturière, comme la fabrication de pneus, et une industrie de pointe fondée sur la recherche. Cette dernière sera sans doute moins créatrice d’emplois mais elle permettra de maintenir une activité industrielle dans la région.

– L’ancien ministre Les Républicains Xavier Bertrand est à la tête des Hauts-de-France depuis 2016. Quel regard portez-vous sur son action?

– Dans cette région, le Front national fait des scores énormes. Il fallait une tête d’affiche pour faire face à Marine Le Pen lors des élections régionales de 2015. Xavier Bertrand est parvenu à remporter l’élection. Une fois élu, il a axé sa politique sur l’emploi, notamment par le développement de services pour les jeunes et les chômeurs. La fusion des régions a donné plus d’autonomie aux territoires, et il fallait qu’il rende cela concret. Son action porte ses fruits.

– La Région mise notamment sur l’apprentissage. Est-ce une solution efficace pour lutter contre le chômage?

– Le problème a bien été identifié par les pouvoirs publics. Il est nécessaire de mettre en adéquation les formations proposées et les besoins des entreprises locales. Avec l’apprentissage, on incite des jeunes à privilégier des filières attrayantes. Pour lutter contre le chômage, il faut avant tout que les jeunes obtiennent un diplôme. Car le territoire fait face à un autre problème: le faible niveau de qualification des demandeurs d’emploi. Et si tout le monde se réjouit de l’arrivée d’Amazon, c’est aussi parce que la plupart des emplois créés ne demandent aucune qualification. C’est une aubaine.

– Vous évoquez l’ancrage du Front national. Dans la région, Marine Le Pen arrive largement en tête des intentions de vote au premier tour de la présidentielle…

– La candidate d’extrême droite est sur un terrain favorable. Elle a cette image de candidate des petites gens, notamment dans les campagnes où les gens ont le sentiment d’être oubliés. Mais également auprès des ouvriers. Lors de l’annonce de la fermeture de Whirlpool Amiens, les militants du Front national ont reçu le meilleur accueil sur le parking de l’usine. Ce n’est pas un hasard. La délocalisation d’une usine en Pologne, on est clairement dans ce que Marine Le Pen dénonce.

– Elle a toutefois un adversaire en bonne position dans les sondages: Emmanuel Macron. Un candidat originaire d’Amiens. Quel regard portez-vous sur son ascension fulgurante?

– On a découvert qu’il était Amiénois à l’occasion de sa nomination comme conseiller auprès du président François Hollande. Emmanuel Macron n’a pas de fief, un modèle traditionnellement adopté par les politiques. Cela participe à son image d’homme neuf. Les électeurs amiénois suivent avec intérêt la campagne de ce candidat qui deviendra peut-être président de la République.


«Le Courrier Picard»

Fondé en 1944, «Le Courrier Picard» est l’incontournable quotidien de l’ex-région Picardie, absorbée en 2014 par les Hauts-de-France. Le journal est le 21e plus gros titre régional français. Son tirage est de 51 000 exemplaires par jour, en sept éditions.

Le rédacteur en chef Mickaël Tassart qualifie son journal de «poil à gratter». «Le Courrier Picard» s’est longtemps distingué des autres journaux par sa structure de société coopérative ouvrière de production (Scop), qui fait de chaque employé un copropriétaire de son entreprise. Unique dans le paysage médiatique français, le modèle a été abandonné en 2009 avec le rachat par le groupe La Voix du Nord. Son site internet attire quelque deux millions de visiteurs uniques par mois.

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