«Ça suffit!» Ce cri d’alarme lancé ce week-end dans le grand quotidien régional français Ouest-France n’était pas signé d’un responsable des forces de l’ordre qui manifestaient ce mercredi dans toute la France, pour protester contre les violences policières et dénoncer la recrudescence des casseurs infiltrés dans les manifestations sociales hostiles au projet de loi sur le marché du travail. Son auteur? Le très influent propriétaire chrétien-social du journal breton, François Régis Hutin, 84 ans, exaspéré par les dégâts commis dans le centre-ville de Rennes le 13 mai.

Un cri d’alarme repris par plusieurs maires de grandes villes de France, comme Nantes où Paris, où les accusations convergent notamment contre le mouvement «Nuit debout», dont les services d’ordre ne s’avèrent pas capables de museler ou de repérer les éléments les plus violents, très organisés. Toujours dans Ouest-France ce dimanche, une manifestante pacifique qui a réussi à accompagner ces éléments incontrôlés racontait comment ils avaient, après avoir cassé plusieurs devantures de magasins, abandonné en quelques secondes leurs sweat-shirts et cagoules lorsque leur meneur avait crié le mot d’ordre «Tambour». Pour aussitôt se disperser, ni vus ni connus, à la terrasse des cafés…

Mobilisés sur tous les fronts

Pour les policiers français qui ont défilé dans les rues à la mi-journée ce mercredi, y compris sur la très symbolique place de la République à Paris ou les «Nuit debout» réinstallent chaque soir leur quartier général, cette aggravation du climat social vient s’ajouter à des doléances multiples depuis la vague d’attentats de janvier, puis novembre 2015. Très sollicitées, les forces de l’ordre n’ont en particulier pas apprécié que le syndicat CGT, proche du Parti communiste, placarde en avril des affiches montrant une matraque de CRS baignant dans une flaque de sang avec le slogan «Stop à la violence».

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Premier syndicat français, la CGT, on le sait, est le plus opposé au projet de loi sur la réforme du code du travail que le gouvernement a fait adopter en première lecture expéditive le 12 mai, grâce à l’article 49.3. Or la poursuite des manifestations sociales ces prochaines semaines – le texte va maintenant être débattu au Sénat, puis revenir en seconde lecture pour un vote définitif en juin – constitue un terrain fertile pour les casseurs face à des policiers mobilisés sur tous les fronts à la veille de l’Eurofoot qui ouvrira le 10 juin.

300 fonctionnaires de police auraient été blessés depuis le début mai selon le syndicat Alliance. Une voiture de police a par ailleurs été incendiée en marge du rassemblement. Selon la préfecture de police de Paris, une quinzaine d’individus violents s’en sont pris au véhicule avant de sortir de force les deux policiers qui étaient à l’intérieur. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour «tentative d'homicide volontaire».

Alliance s’inquiète de la montée d’une haine «anti-flics» dans un contexte tendu par l’état d’urgence que le parlement doit normalement proroger à nouveau pour trois mois ce jeudi. Ces mesures de sécurité exceptionnelles, qui permettent d’appréhender des individus beaucoup plus facilement et de procéder à des perquisitions administratives, sont en vigueur en France depuis la tragique nuit du 13 novembre 2015, lorsque les commandos terroristes ont frappé Paris, causant la mort de 130 personnes.

«Pratiques antidémocratiques»

Oubliée, donc, l’union sacrée entre les Français et leur police que l’on avait constatée dans la foulée des attentats, en particulier lors de la fameuse marche républicaine du 11 janvier 2015, achevée par les CRS sous les applaudissements? A l’évidence, un lien est en train de se briser, largement lié au fait que les contestations sociales, malgré les concessions faites par le gouvernement aux étudiants (augmentation des bourses, etc.) butent sur un mur du refus du côté de l’exécutif. Les forces de police sont également responsables de la détérioration du climat selon Amnesty International, qui vient de dénoncer dans un nouveau rapport la prolifération de «pratiques antidémocratiques».

Le recours au profilage pour cibler des manifestants individuels, et leur interdire de manifester sans preuves concrètes de faits de violence est notamment dénoncé. Des dizaines de protestataires, dont un photographe pour une publication alternative, se sont vus par écrit interdire de participer par la préfecture de police de Paris aux rassemblements de cette semaine. Une mesure extraordinaire autorisée dans le cadre de l’état d’urgence mais contestée par leurs avocats devant le Conseil d’Etat.

Le «Ça suffit!» du patron de Ouest-France semble, aujourd’hui, s’adresser aussi au gouvernement qui avait initialement promis de ne pas maintenir ces mesures d’exception durant l’Eurofoot, où les «Fan Zones» constituées dans les grandes villes – l’une est prévue sur les Champs-Elysées à Paris – risquent fort, si la situation continue de dégénérer, de devenir des abcès de fixation sécuritaire.