Manifestations

La France dans l’étau sécuritaire

Après les saccages survenus samedi sur les Champs-Elysées, un nouvel arsenal sécuritaire a été annoncé par le gouvernement. Mais pourra-t-il venir à bout des colères actuelles?

Interdiction de manifester «à chaque fois qu’il le faudra» dans les quartiers les plus touchés par les récentes manifestations, «plus grande autonomie donnée aux forces de police sur le terrain», recours à des drones et remplacement du préfet de police de Paris… Annoncées lundi par le premier ministre français Edouard Philippe, ces mesures sécuritaires entendent répondre aux saccages survenus ce week-end sur les Champs-Elysées. Sont-elles de nature à ramener le calme dans les rues des villes françaises, alors que les collectifs de «gilets jaunes» promettent une nouvelle mobilisation ce samedi? Eléments de réponse.

  • L’arsenal sécuritaire n’a jusque-là pas fait ses preuves

Le gouvernement français a beau tabler sur de nouvelles mesures, la réalité est qu’il dispose déjà de tous les instruments législatifs et policiers pour empêcher les désordres et les violences. L’adoption par le parlement de la loi anti-casseurs le 11 mars (même si celle-ci doit être encore examinée par Conseil constitutionnel et faire l’objet de décrets d’application) prouve que l’exécutif a les moyens d’agir. L’article 40 du Code de procédure pénale français, qui «impose l’obligation pour toute autorité constituée de signaler des crimes et des délits commis dont elle a connaissance», permet en outre d’appréhender à l’avance les manifestants suspects, comme la police l’a beaucoup fait jusque-là.

Problème: ces mesures n’ont pas permis d’empêcher les affrontements, ni l’infiltration de casseurs en marge des cortèges de «gilets jaunes». Qu’en déduire? 1) Que la volonté d’en découdre a été sous-estimée. 2) Que les forces de l’ordre n’ont pas su anticiper les violences. 3) Qu’un flottement au sommet de l’Etat a peut-être contribué à démobiliser, ou à rendre incompréhensibles les consignes pour les policiers déployés sur le terrain. En clair: l’efficacité et l’autorité ont fait défaut. C’est sur ce terrain que des réponses doivent être trouvées d’urgence.

  • Bien distinguer violences et colères

Les défenseurs de l’exécutif et d’Emmanuel Macron utilisent de plus en plus le terme «factieux» pour désigner les commandos cagoulés qui s’en sont pris samedi, de manière inexcusable et inacceptable, aux devantures, aux kiosques et à plusieurs immeubles des Champs-Elysées. Or l’emploi de ce terme est problématique, car il gomme une réalité certes difficile à accepter mais incontournable: une partie de l’opinion française, en particulier du côté des «gilets jaunes», juge sinon légitime du moins compréhensible le recours à la violence. Il ne s’agit pas – et c’est là l’erreur du camp macronien – de prendre le pouvoir par la force. Il s’agit d’obliger le pouvoir à agir en visant des lieux symboles de la mondialisation, de l’image de la France et des élites, comme les Champs-Elysées.

Cette colère-là ne se résoudra pas avec l’adoption de nouvelles mesures sécuritaires. Elle peut être temporairement étouffée. Mais on voit mal comment une solution politique pourrait se dessiner sans apporter des réponses sur le fond. La France est, de ce point de vue, dans une situation à caractère en partie «révolutionnaire». On peut le regretter. L’on peut estimer que les «gilets jaunes» sont coupables d’avoir engendré ce déferlement de violence. L’on peut enfin juger qu’Emmanuel Macron a montré, avec le «grand débat» sa volonté de dialogue. Tout cela est vrai. Sauf que pour une partie des Français qui ne se reconnaissent pas dans les débats, ce dialogue reste biaisé.

  • Ne pas casser la dynamique politique

Emmanuel Macron a voulu redonner la parole aux Français. La démarche reste partielle, comme le prouvent les manifestants, mais elle marque une réelle volonté d’imprimer un tournant à son quinquennat. Question: peut-il accroître son capital de confiance si l’étau sécuritaire se referme sur lui? L’urgence est de déminer du côté des réseaux sociaux, où la théorie du complot prolifère. L’exécutif français doit démontrer haut et fort qu’il ne joue pas le chaos pour reprendre la main. Cela suppose d’un côté une extrême fermeté face aux casseurs, de l’autre des initiatives pour maintenir ouvert le canal du dialogue avec les «gilets jaunes», en particulier au niveau local. Le pire serait de croire que verrouiller Paris est la solution. Une forme de cessez-le-feu politique, cinq mois après le début du mouvement des «gilets jaunes» en novembre, doit être trouvée.

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