Terrorisme

La France dans l’impasse face aux fichés «S»

Le fichier français des individus radicalisés contient plus de 19 000 noms. L’attentat commis à Paris samedi révèle de nouveau la difficulté de les contrôler

«On ne peut pas demander à la prison de tout régler. Un détenu purge une peine, préventive ou après jugement, liée à un délit précis. L’on ne peut pas transformer nos établissements en rempart absolu face à la menace terroriste.» Face à Simonetta Sommaruga, en visite le 27 avril à la prison d’Osny (Val d’Oise), le directeur de l’Administration pénitentiaire française, Stéphane Bredin, avait calibré ses mots. On le comprend. Après le nouvel attentat survenu à Paris samedi (1 mort, quatre blessés), la question du placement en rétention des individus fichés «S» – comme l’était le terroriste de 20 ans, Khamzat Azimov, tué par la police – est revenue avec force.

A Osny, la cheffe du Département de justice et police voulait mieux connaître les méthodes utilisées par les services pénitentiaires français pour «traiter» les 1700 détenus musulmans de droit commun considérés comme radicalisés, dont près de 500 sont incarcérés pour participation à la préparation d’un acte terroriste. Résultat? Beaucoup d’avancées réalisées ces dernières années à l’intérieur des murs de la prison, mais toujours un relatif sentiment d’impuissance face à l’ampleur du défi à l’extérieur de l’enceinte. Entre 19 000 et 20 000 personnes sont aujourd’hui, en France, inscrites dans le Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Onze mille font l’objet d’une surveillance plus resserrée. Quatre mille sont considérés comme dangereux. Un défi religieux, sociologique, policier, judiciaire et enfin carcéral.

D'abord repérer

A la centrale d’Osny, une cellule d’évaluation de la radicalisation, par laquelle transitent des groupes de détenus islamistes pour des séjours d’un mois, permet d’affiner le profil de ces derniers et d’apporter aux magistrats des éléments éclairants sur leur personnalité. Le service de renseignement pénitentiaire est aussi très actif, utilisant la vidéosurveillance pour repérer les contacts pris par les détenus radicalisés lors des promenades, et pour identifier leur entourage. Quid, par contre, des fichés «S» restés en liberté, comme l’étaient l’auteur de la récente prise d’otages de Trèbes (Aude), Redouane Lakdim, ou le jeune homme d’origine tchétchène responsable de l’agression au couteau de ce week-end? Auraient-ils dû être internés préventivement, comme le réclame le Front national et une partie de la droite? Auraient-ils dû être contraints au port d’un bracelet électronique, comme le demande l’ancien président Nicolas Sarkozy?

La réponse est complexe. Première raison: l’absence de modèle unique de fiché «S». «Ficher, c’est d’abord repérer. Ce n’est pas évaluer la dangerosité, sauf si la personne est en contact avec des criminels connus», explique un ancien policier. Deuxième complication: les fichés «S» fournissent aussi des pistes. Les suivre permet d’identifier des filières, voire de les remonter pour les démanteler. Troisième motif invoqué pour refuser l’internement: la loi. Un avis du Conseil d’Etat de décembre 2017 estime impossible «d’autoriser par la loi, en dehors de toute procédure pénale, la rétention, dans des centres prévus à cet effet, des personnes radicalisées, présentant des indices de dangerosité et connues comme telles par les services de police, sans avoir déjà fait l’objet d’une condamnation pour des faits de terrorisme.»

Le bracelet électronique, lui, pose une autre question: celui de l’adaptation de l’intéressé, qui donnera le change pour éluder le contrôle. En prison, la cellule d’évaluation de la radicalisation y est confrontée: «Vaincre prend du temps, demande d’énormes moyens. Et les actes isolés sont difficilement évitables, surtout de la part d’individus radicalisés habitués à pratiquer la takiya («dissimulation») et armés d’un seul couteau», conclut l’ancien policier.

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